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Astramorn – Le cœur du vide – Thomas Nambot

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29/06/2026

Astramorn – Le cœur du vide – Thomas Nambot

Roman

La Sélection

 

Chênegarde reposait à la lisière de la forêt morte, là où les troncs gris se dressaient comme des prières pétrifiées vers un ciel perpétuellement voilé. Le village, protégé par de modestes palissades de bois et par la vigilance lointaine de la citadelle d’Astramorn, connaissait ce jour-là une agitation rare.

Des bannières usées avaient été dressées entre les maisons, les longues tables sorties sur la place centrale, et des feux brûlaient malgré la lumière du jour. Les voix s’élevaient, mêlant ferveur, nervosité et une joie presque forcée.

Les habitants savaient.

Lorsque les Gardiens de l’Équilibre se déplaçaient ensemble, ce n’était jamais sans raison.

Seigneur Aeldric apparut le premier. Sa silhouette dominait la foule sans effort, drapée dans des étoffes sombres, lourdes d’autorité. Son visage restait impassible, mais son regard observait tout, comme s’il pesait chaque souffle du village.

À sa droite marchait Bougriff, l’érudit. Large, massif, la démarche lente, il avançait en serrant contre lui un épais livre aux pages jaunies, couvert de symboles anciens. Derrière son air placide, ses yeux vifs trahissaient une intelligence inquiète, toujours en mouvement.

Nyrelle suivait, légèrement en retrait. Enveloppée dans une cape claire trop grande pour elle, elle semblait presque flotter. Sa démarche était hésitante, et ses yeux bleus évitaient la foule, comme si trop de regards pouvaient encore la briser.

Enfin venait Sir Harrington, surnommé par tous comme le Chevalier Miroir.

Son armure polie reflétait les flammes, les visages, le ciel lui-même, tout, sauf ce qu’il y avait derrière le casque. Aucun symbole, aucun blason. Seulement ce miroir froid, renvoyant au monde son propre reflet.

Un silence respectueux s’abattit sur Chênegarde.

Le banquet fut simple, mais sincère. Des plats chauds, du pain grossier, quelques jarres de bière encore potable. Pour les villageois, c’était un honneur rare.

Seigneur Aeldric parla le premier.

Il évoqua l’équilibre du monde, la fragilité des temps présents, et la nécessité du sacrifice pour préserver la volonté des dieux. Sa voix était calme, maîtrisée, presque rassurante.

Bougriff prit ensuite la parole, citant les anciens textes, rappelant que servir était un privilège, que peu étaient jugés dignes de contribuer au maintien de l’ordre sacré.

Nyrelle murmura une bénédiction. Peu l’entendirent réellement, mais ceux qui furent assez proches sentirent un frisson les parcourir, sans savoir pourquoi.

Le Chevalier Miroir, lui, ne parla pas. Il se contenta d’incliner légèrement la tête. Le métal de son casque renvoya les flammes du feu en une danse silencieuse.

Puis vint le moment attendu.

Le tirage.

Trois noms furent prononcés.

Trois silences suivirent.

Les élus avancèrent, tremblants, mais droits. Les familles pleuraient et souriaient à la fois. On félicitait, on embrassait, on murmurait des prières. Être choisi pour servir le Cœur était un honneur, disait-on. Une mission sacrée.

Nul ne parla de ce que cela impliquait réellement.

Nul ne posa de questions.

Lorsque le soleil commença à décliner derrière la forêt morte, la décision fut prise. Le roi resterait à Chênegarde. Bougriff également. Nyrelle aussi. Leur présence devait rassurer le village encore un peu.

Le Chevalier Miroir, lui, reçut la mission d’accompagner les trois élus.

Ils quittèrent le village par l’ancien chemin de pierre, celui qui serpentait vers le cœur du territoire, loin de toute habitation. Les chants s’éteignirent derrière eux. Peu à peu, la forêt les engloutit.

Le voyage dura plusieurs heures.

Le silence s’installa, seulement troublé par le craquement des branches mortes, le souffle du vent et le pas régulier des bottes sur la terre grise. À mesure qu’ils avançaient, le monde semblait se vider de sa couleur, comme aspiré vers un centre invisible.

Et quelque part, loin devant eux, hors de toute vue humaine, le Cœur du Vide continuait de battre.



 

La Cité qui tient debout

 

Le convoi royal quitta Chênegarde à l’aube, alors que la brume s’accrochait encore aux champs comme un linceul mal refermé. Les roues des chariots mordaient la terre humide, laissant derrière elles des sillons sombres qui ne tarderaient pas à disparaître sous la poussière et les pas. Rien, dans ce départ, n’avait la solennité d’un retour victorieux. On roulait vite, mais sans élan. Comme si même les chevaux savaient que la route ne menait pas vers une promesse, mais vers une nécessité.

À mesure que Chênegarde s’effaçait derrière les collines, le paysage se durcissait. Les chemins devenaient plus étroits, plus irréguliers, bordés de pierres disjointes et de clôtures à moitié effondrées. Ici et là, des maisons isolées ponctuaient la route, bâtisses basses, construites à la hâte ou réparées trop souvent. Le bois y était noirci par les intempéries, les toits affaissés sous leur propre fatigue. Devant l’une d’elles, une femme observait le passage du cortège sans saluer. Elle tenait un enfant contre elle, trop maigre pour son âge. Le regard qu’elle posa sur les bannières n’était ni haineux ni admiratif. Il était simplement vide.

Plus loin, un homme tentait de redresser une porte arrachée par le vent. Il s’arrêta, se figea en voyant les Gardiens, puis s’inclina maladroitement, comme s’il craignait qu’un salut mal exécuté puisse lui coûter ce qu’il lui restait. Le convoi ne ralentit pas.

La route traversait ensuite une étendue de terres mortes, où la végétation survivait plus qu’elle ne vivait. Les arbres y poussaient, tordus, privés de feuillage, leurs branches semblables à des doigts crispés. C’est là que le convoi passa près du cadavre.

Une vache, ou ce qu’il en restait.

Le flanc crevé, les côtes apparentes, la peau tendue sur l’os comme une toile trop fine. La faim l’avait prise avant la mort, et les charognards avaient commencé leur œuvre. Des corbeaux s’envolèrent à l’approche des chevaux, croassant avec irritation, comme si on les dérangeait dans un droit acquis. L’odeur était lourde, âcre, impossible à ignorer. Personne ne commenta la scène. Il n’y avait rien à dire. La bête n’était ni la première ni la dernière.

Ce genre de vision était devenu courant. Trop courant.

À mesure que les heures passaient, les silhouettes humaines se faisaient plus rares, mais la présence de la cité se faisait sentir bien avant d’être visible. Le sol vibrait légèrement sous les sabots. Un grondement sourd, presque imperceptible, montait parfois de la terre elle-même, comme un souffle contenu. Certains soldats échangeaient des regards sans parler. Ils connaissaient ce son. Tous le connaissaient.

 

Puis, au détour d’un dernier promontoire rocheux, Astramorn apparut.

D’abord, ce ne fut qu’une masse sombre à l’horizon. Une ligne brisée contre le ciel. Mais plus le convoi avançait, plus la cité se révélait dans toute sa démesure. Les remparts se dressaient comme une muraille contre la fin du monde, épais, rapiécés, marqués de cicatrices anciennes. Une lumière crépusculaire baignait l’ensemble, teintant la pierre d’ocre et d’orange sale, comme si le soleil lui-même peinait à éclairer cet endroit sans s’y consumer.

 

Des volutes de fumée s’élevaient des quartiers bas, mêlées à une poussière permanente. L’air semblait plus dense à mesure qu’on approchait, chargé de cendre et de métal. Astramorn ne brillait pas. Elle brûlait lentement.

Et lorsque les portes commencèrent à se distinguer, massives, sombres, presque vivantes dans leur immobilité, une certitude s’imposa à tous ceux qui les regardaient :

Cette cité tenait encore debout.

Mais à un prix que peu osaient encore compter.

 

Astramorn ne dormait jamais vraiment.

Lorsque les lourdes portes de la citadelle s’ouvrirent pour laisser entrer le cortège royal de retour de Chênegarde, une autre procession quittait déjà la ville par les poternes basses, celles que l’on n’ouvrait jamais devant la foule. Des charrettes de bois grinçaient sur les pavés humides, tirées par des hommes silencieux, le visage fermé. Sous les bâches grossières, les corps s’empilaient, enveloppés à la hâte. Maladie, faim, chute, parfois une lame dans l’ombre, la cause importait peu. À Astramorn, la mort faisait partie du prix à payer.

Les cadavres étaient emmenés loin, au-delà de la forêt d’arbres morts, là où la terre acceptait encore d’être creusée sans vomir une odeur de cendre.

La vie coûtait cher ici. Très cher.

Dans les quartiers bas, les étals s’installaient avec parcimonie. Peu de viande, des légumes maigres, des pains denses et sombres. Les marchands criaient moins qu’autrefois. Les clients marchandaient peu. Tout le monde savait que trop discuter pouvait signifier ne rien manger le lendemain. Pourtant, malgré la fatigue et la peur, les habitants saluaient le passage des Gardiens avec une ferveur presque maladive.

Le roi surtout.

Seigneur Aeldric inspirait un respect mêlé de crainte, mais aussi une forme de gratitude sincère. Les gens l’avaient vu vieillir avec la citadelle. Ils savaient qu’il portait le poids du monde sur ses épaules. Les trois autres… on les respectait aussi, mais on évitait de les regarder trop longtemps. Le Chevalier Miroir, en particulier, faisait baisser les yeux. Son armure reflétait trop bien ce que chacun voulait oublier.

Les remparts dominaient la ville comme une promesse fragile. Épais, réparés par couches successives, ils portaient les cicatrices de décennies d’effondrement lent. Astramorn n’était pas une cité élégante : c’était une cité fonctionnelle. Un cœur de pierre autour duquel s’étaient greffés des quartiers irréguliers, des ateliers, des entrepôts, des maisons empilées les unes sur les autres comme si la ville avait peur de s’étendre.

Au centre, le château. Massif. Sombre. Vivant.

À peine rentré, Bougriff fut attendu à la bibliothèque dans la salle basse du conseil. Les finances ne pouvaient pas attendre. Les convois de Pontval avaient été retardés, les réserves de grain fondaient plus vite que prévu, et l’entretien des mécanismes du Cœur exigeait toujours plus de métal, plus de main-d’œuvre, plus de silence. L’érudit posa ses registres avec un soupir lourd, conscient que chaque ligne de chiffres représentait une vie tirée un peu plus loin.

       — Nous tenons encore, déclara-t-il au roi. Mais à ce rythme… pas indéfiniment.

Aeldric hocha lentement la tête. Il n’avait pas besoin d’entendre la suite.

Dans les hauteurs, la grande bibliothèque ouvrait ses portes. Un lieu immense, froid, où l’encre et la poussière régnaient en maîtres. Des scribes y copiaient des textes anciens, parfois sans les comprendre, parfois sans y croire. Les livres parlaient de dieux, d’âges anciens, de promesses brisées. Certains ouvrages étaient interdits à tous sauf aux Gardiens. D’autres n’étaient là que pour donner l’illusion que le savoir suffisait encore à sauver le monde.

Le Chevalier Miroir, lui, descendit vers les cours d’entraînement. Sa voix claqua contre les murs lorsqu’il surprit des soldats assoupis contre leurs hallebardes.

       — Debout.

Un seul mot, suffisant.

Ils se redressèrent aussitôt. La peur était un outil efficace.

Nyrelle erra plus bas, dans les quartiers où la pierre laissait place au bois et aux toits rafistolés. Elle s’arrêta chez l’apothicaire, comme souvent. L’homme lui servit une décoction sans poser de questions. On ne demandait jamais à quoi servaient les potions ici. Certaines calmaient la douleur. D’autres l’aiguisèrent.

Elle but lentement, les yeux perdus ailleurs.

 

Seigneur Aeldric, lui, s’était retiré dans une galerie latérale du palais, loin de la salle du trône. Il observait la ville par une haute ouverture lorsque des grelots discrets annoncèrent une présence.

       — Majesté… ou devrais-je dire, mon roi fatigué.

Farlane s’inclina à moitié. Son costume de fou était usé, rapiécé, délavé par les ans. Pourtant, son regard était vif. Trop vif pour un simple amuseur.

       — Parle, Farlane, répondit Aeldric sans se retourner.

       — Les rues murmurent. Les gens ont peur. Et quand les gens ont peur… ils commencent à penser.

Le roi ferma les yeux un instant.

       — Des nouvelles précises ?

       — Pontval tient, mais de justesse. Riveflétrie empire. Et à Lueurcreuse… disons que certains ne sont plus vraiment des nôtres.

(Il marqua une pause.)

Ah. Et il y a eu un mort. Un paysan. Cette nuit.

Aeldric se tourna lentement.

       — Un de trop, murmura-t-il.

Farlane haussa les épaules, presque triste.

       — Les morts s’additionnent, Majesté. Mais certains comptent plus que d’autres. Celui-ci… parlait beaucoup.

Un silence lourd s’installa entre eux.

       — Farlane, dit enfin le roi, dis-moi…

Combien de temps encore ?

Le fou esquissa un sourire sans joie.

       — Assez pour que le Cœur continue de battre.

Pas assez pour que le monde guérisse.

Aeldric détourna le regard vers la ville.

Au loin, quelque chose grinçait.

Quelque chose d’ancien, quelque chose de fatigué.

Et au centre de tout, invisible à la plupart, le Cœur du Vide continuait de tourner.

 

Nyrelle quitta l’échoppe de l’apothicaire sans un mot de plus.

Dans la ruelle, l’air était plus froid, saturé d’odeurs métalliques et de cendre humide. Elle marcha lentement, comme si chaque pas devait être mesuré, compté.

Les habitants s’écartaient sur son passage, pas par respect.

Pas tout à fait par peur non plus.

Plutôt par une intuition confuse : celle qu’il ne fallait pas troubler ce qui avançait droit, sans détour.

Elle s’arrêta un instant sur une terrasse de pierre dominant la ville. Le vent souleva ses cheveux clairs. Ses mains tremblaient à peine.

Nyrelle ne pria pas.

Elle ne demanda rien aux dieux.

Elle se contenta d’écouter le souffle profond de la cité, et de s’assurer qu’il battait toujours au même rythme.

Puis elle se détourna, disparaissant dans les ruelles d’Astramorn, comme une pièce essentielle que personne ne regarde jamais… tant qu’elle reste en place.

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