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Les Plumes du Lys Bleu 2025

Nouvelle de Jérémy Kaing : La dernière fois

Genre : Carte blanche

Thème : Promis, c'est la dernière fois

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La dernière fois

Dans son esprit, tout commençait toujours par un détail.
Une porte de secours laissée entrouverte, un regard trop fixe, une silhouette qui remontait la foule à contre-courant. Les autres festivaliers continuaient de rire, de chanter, de lever leurs verres, inconscients de l’onde qui s’apprêtait à les traverser.
Lui, en revanche, sentait immédiatement le glissement presque imperceptible qui séparait le monde ordinaire de la catastrophe. Il laissait son eco-cup dans un coin et marchait d’un pas vif vers la mort qui venait de porter la main sous sa veste. Alors tout s’accélérait. Un geste sec, une articulation qui craque sous la contrainte d’une clé imparable, une arme automatique qui chute au sol, une foule qui hurle et s’éloigne de l’épicentre à l’exception d’un ou deux courageux individus qui viennent lui prêter main forte et appeler la police. Plus tard les chaînes d’informations auraient loué son initiative, l’auraient invité sur les plateaux pour expliquer son geste. Il recevait peut-être la Légion d’Honneur.
La musique se coupa brutalement dans ses écouteurs.
Une voix publicitaire, trop claire, trop joyeuse, se mit à vanter les mérites d’une mutuelle ou d’une application bancaire, il ne sut pas vraiment laquelle. Il rouvrit les yeux avec un léger agacement et retira une oreillette, puis l’autre. La rame tanguait entre deux stations, baignée de cette lumière blafarde qui donnait à tous les visages une fatigue similaire. Il rangea ses écouteurs dans la poche de sa veste et passa une main sur son front, comme pour retenir les derniers lambeaux de la scène qu’il venait encore de se projeter.
Autour de lui, les passagers avaient l’allure habituelle des fins de journée : un homme en costume faisait défiler des mails sur son téléphone, une adolescente remuait en silence les lèvres sur le refrain d’une musique qu’elle était seule à entendre, un couple se tenait par la main, deux touristes regardaient le plan du réseau avec un air perplexe. Rien que de très banal, pensa-t-il.
C’est alors qu’il perçut les voix.
Au début, ce ne fut qu’un bruit à peine distinct du roulement du métro. Puis le bruit devint mots. Les mots phrases. Il tourna légèrement la tête sans aller jusqu’à regarder franchement. A quelques mètres de lui, sur sa gauche, deux hommes barraient l’espace à une femme qui tenait son sac à main contre elle avec une telle rigidité qu’elle semblait demander pardon d’exister. L’un des hommes lui parlait bas, mais avec cette brutalité appuyée qui n’a pas besoin de crier pour faire peur. L’autre riait d’un rire bref, presque distrait. La femme répondit quelque chose d’inaudible. Elle chercha des yeux autour d’elle, avec des mouvements saccadés, comme on cherche une porte dans le noir.
Personne ne bougea.
Le jeune homme baissa aussitôt les yeux sur son téléphone. Les choses, dans les transports en commun, prenaient parfois des allures trompeuses. Un couple qui se dispute, un ami ivre qui insiste, une altercation absurde qui se dégonfle d’elle-même. On a vite fait de se tromper et de passer pour un imbécile en intervenant là où il ne se passe rien de ce qu’on avait cru.
Du coin de l’oeil, il perçut le mouvement de la femme qui tentait de se décaler sans succès, l’un des deux hommes ayant posé la main sur la barre métallique au-dessus d’elle, l’enfermant davantage sans même la toucher.
Cette fois, il comprit très bien.
Une chaleur désagréable remonta le long de sa poitrine, lui enflammant le visage tandis que son dos se couvrait de sueur. Il sentit qu’en lui montait une phrase toute prête, quelque chose de simple et de net, une formule qu’il aurait pu lancer sans même se lever : laissez-la tranquille, ça suffit, arrêtez. Il essaya la phrase mentalement comme on essaie une clé dans une serrure. Dans sa tête, elle fonctionnait à chaque fois qu’il se jouait ce des scènes de ce genre. Dans la réalité, ses dents refusèrent de se desserrer.
Fuyant le regard que lui renvoyait l’écran de son téléphone, il le ralluma et récupéra ses écouteurs dans sa poche avec des gestes qu’il voulut neutre. L’un des hommes venait de se pencher vers la femme qui avait reculé jusqu’à la porte, et le jeune homme pensa alors, avec un soulagement honteux, que quelqu’un d’autre allait forcément réagir. Ce genre de seuil existait dans toutes les situations : celui au-delà duquel la scène cessait d’appartenir à ceux qui la subissaient pour devenir l’affaire commune de tous. Ils y étaient presque. Quelqu’un allait bien voir qu’ils y étaient presque.
Il remit ses écouteurs et augmenta le volume à fond.
La musique revint d’un coup dans ses oreilles, épaisse, enveloppante, rassurante. Il ferma les yeux. Derrière ses paupières closes, les images ne tardèrent pas à revenir. Non plus celles de la salle de concert, mais d’autres, plus récentes, plus réelles. Plus petites mais aussi plus laides parce que vues ces dernières d’années. Une fille suivie sur un quai, tard le soir. Un homme, ivre, qui hurle sur une caissière. Un adolescent plaqué contre la vitre d’un bus par trois autres. A chaque fois il s’était raconté la même histoire : quelqu’un allait bien finir par faire le nécessaire. Ce n’était pas de l’indifférence, se disait-il. C’était une forme de confiance dans le groupe, dans l’idée rassurante qu’aucune violence ne peut vraiment prospérer sous autant de regards. A chaque fois, il avait tenu jusqu’au point exact où son propre immobilisme cessait de lui appartenir pour être dilué dans celui des autres.
A chaque fois.
La rame ralentit. Le crissement des freins traversa la musique. Il ouvrit les yeux pour vérifier qu’il lui restait encore trois stations avant d’arriver à destination, puis se leva, les yeux rivés vers les portes situées à sa droite. Ces dernières s’ouvrirent, et il y vit comme une autorisation. Sortir n’était pas fuir. Sortir c’était descendre à une station qui pourrait très bien devenir celle à laquelle il aurait dû descendre pour de bonnes raisons qu’il se donnerait plus tard.
Il descendit sans se retourner tout de suite. Ses chaussures heurtèrent le quai avec une netteté qu’il ressentit comme une délivrance physique. Ce n’est qu’une fois dehors qu’il releva les enfin les yeux, tandis que les portes du métro se refermaient en coulissant doucement. Il ne put empêcher son regard de survoler la rame qu’il venait de quitter.
Vide.
Les passagers qui s’étaient trouvés là quelques instants plus tôt avaient disparu. La femme, elle, n’avait pas bougé. Les deux hommes non plus. Le premier lui tenait désormais le poignet. L’autre lui parlait, sa bouche frôlant une de ses oreilles.
Le métro repartit.
Le jeune homme le suivit quelques instants du regard, incapable d’avancer, tandis que les vitres défilaient devant lui comme les photogrammes de la pellicule d’un film muet. Puis le convoi s’enfonça dans le tunnel et il ne resta plus qu’un souffle d’air tiède sur le quai.
Son coeur battait trop vite pour quelqu’un qui n’avait rien fait.
Il se passa une main sur la bouche, comme s’il cherchait à faire sortir les mots qui se bousculaient dans sa tête. Une honte compacte s’installait en lui, moins spectaculaire qu’une douleur, mais plus difficile à supporter parce qu’elle ne pouvait être partagée avec personne. Il aurait voulu se dire qu’il n’avait pas su, qu’il n’avait pas été certain, qu’il n’avait pas mesuré la gravité de ce qui se jouait. Mais il avait vu. Il avait compris. Il se sentait sale.
Il se murmura à lui-même, sans s’entendre à cause de la musique qui vrillait toujours ses tympans :
- Promis, c’est la dernière fois.
Il resta encore une seconde immobile, combattant les souvenirs qui cherchaient à envahir son esprit en lui rappelant toutes les fois où il avait déjà prononcé ces mots. Il les fit refluer et s’accrocha à sa promesse, la rendit réelle. Il se convainquit que les personnes qui monteraient à la station suivante règleraient la situation.
Il se remit en marche vers la sortie.
A mesure qu’il remontait le couloir, son esprit commença déjà son travail de réparation. Il imagina d’abord qu’il n’était pas descendu. Il se revit, quelques instants plus tôt, assis dans la rame. Cette fois, il ne baissait pas les yeux. Il rangeait calmement son téléphone dans sa poche, se levait, puis avançait vers les deux inconnus avec l’assurance tranquille qu’il avait dans tous ses fantasmes. Il n’avait pas besoin de hausser le ton, sa seule présence suffisant à calmer la situation. Les agresseurs reculaient avec des sourires mauvais mais prudents. La femme levait vers lui un regard d’abord incrédule, puis traversé par un soulagement si profond qu’il en était difficilement supportable. Derrière lui, d’autres passagers se rapprochaient pour le soutenir ou appeler la sécurité. Lui restait simple, mesuré, sans triomphe. Il ne faisait que ce qui devait être fait.
Quand il passa les portillons, ignorant le pauvre homme en haillons qui mendiait pour une pièce ou un bout de sandwich, il en était déjà à la suite de la scène.
Il accompagnait la femme dehors parce qu’elle tremblait encore un peu. Elle essayait de parler, d’exprimer sa gratitude d’avoir empêché le monde de basculer dans l’horreur. Elle ne trouvait pas les mots.
Dehors, la nuit était fraîche.
Le jeune homme monta l’escalier qui menait à la rue, les mains dans les poches, le pas déjà ralenti par la densité confortable de son mensonge. Il rejouait la scène, encore et encore, la rendant à chaque fois plus nette, mieux découpée, presque belle.
Il souriait.

Nouvelle de Geordany FLEURILUS : PAPIER PLIÉ EN QUATRE DOULEURS

Genre : Romance

Thème : La lettre que je n'ai jamais envoyée.

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PAPIER PLIÉ EN QUATRE DOULEURS

Je ne t’écrirai pas. L’encre est une boue sale qui sèche trop vite sous ce soleil de chien, ce cannibale qui mange les toits de tôle de Cité Soleil jusqu’à ce qu’ils hurlent. Écrire, c’est avouer qu’on respire encore, et ma respiration est une insulte à la poussière. Tu vois, je suis assis ici, sur ce morceau de trottoir défoncé, je te regarde dans ma tête avec cette précision effrayante des fièvres typhoïdes, comme on regarde une lame de rasoir avant de l’embrasser.
Il est trois heures du matin, Port-au-Prince remue encore dans son sommeil de bête malade. Petit insecte coincé dans sa gorge, je pense à toi avec une violence me donnant envie de vomir mon coeur sur le pavé. C’est dégueulasse, l’amour, quand ça pourrit sur pied, quand ça n’a pas d’endroit où aller. C’est comme un cadavre qu’on refuse d’enterrer parce qu’on trouve ses yeux encore trop beaux.
Je n’enverrai jamais cette lettre gravée sous mes paupières. Chaque fois que je cligne des yeux, je lis une phrase. "Ma chère S.", "Mon impossible", "Ma petite catastrophe". Les mots glissent comme la sueur dans le dos des marchandes de charbon, mais reste la douleur ; sourde, géologique. Tu te souviens de ce jour près du Champ de Mars ? Un cocktail molotov avait explosé deux rues plus loin, une fleur de feu orange dans la grisaille. Toi, tu riais parce que ta sandale avait lâché. Tu riais au milieu de l’apocalypse, avec ta divine insolence, cette grâce qui donne envie de croire en Dieu juste pour pouvoir le maudire de t’avoir créée si loin de moi. Je t’ai aimée ce jour-là comme on aime sa propre perte. J’ai voulu te boire, t’avaler, te cacher dans ma cage thoracique, entre deux côtes, là où les balles perdues ne pourraient pas te trouver. Mais je n’ai rien fait. Je suis resté là, planté comme un poteau électrique inutile, bras ballants, ma lâcheté en bandoulière. Je suis un homme du sous-sol, S., un rat qui gratte le béton. Toi, tu étais la lumière qui blesse les yeux habitués aux ténèbres. Pourquoi t’envoyer cette lettre avec tous ces mots traîtres ? Dès qu’on les couche sur le papier, ils perdent leur sang, deviennent secs, morts. "Je t’aime", qu’est-ce que ça veut dire ici ? Ici, aimer, c’est avoir peur, se réveiller en sueur parce qu’on a rêvé d’un kidnapping, compter les secondes quand l’autre est en retard. C’est une maladie nerveuse. Je ne veux pas t’offrir ma névrose dans une enveloppe blanche ni que tu lises mes tremblements. Je veux que tu restes intacte, là-bas, dans ce pays froid où tu es partie, où vit la neige des souvenirs dans l’effacement des tropiques enragés.
Ici, la nuit est une bouche noire pleine de dents. J’entends ces trompettes en bambou sonner au loin comme des appels à la révolte ou à la débauche, on ne sait jamais. Le son monte, rauque, viscéral, se mélange aux sirènes de police. C’est la symphonie du chaos, ma berceuse. Dans ce vacarme, je te parle de tout ce que je n’ai pas eu le courage de te dire quand plongeaient tes yeux dans les miens. Je te dis que j’ai peur de mourir sans t’avoir touchée une dernière fois. Toucher ce silence épais qui s’installait entre nous après l’orage, quand le monde se suspendait à tes cils.
Je suis hanté, S. Par l’idée de ce que nous aurions pu être. Nous aurions pu être magnifiques et désastreux. Nous aurions pu brûler la ville ensemble. Mais tu as choisi la valise, l’aéroport, le visa, la fuite. Et moi la stagnation, la boue, l’attente.
Parfois, je marche jusqu’à la mer, sur le Bicentenaire, parmi les eaux noires et huileuses, chargées de tous les déchets de la capitale. Je regarde l’horizon, me demande si l’eau qui lèche mes pieds est la même que celle qui touche les tiens, là-bas, de l’autre côté de l’abîme. C’est stupide, je sais. Romantique et stupide, digne d’un mauvais poète de province. Mais la solitude rend bête. La solitude ici, ce n’est pas juste être seul. C’est être seul au milieu de millions de gens qui crient pour ne pas disparaître. C’est une solitude bruyante, suante, collante.

Si je t’écrivais, je devrais te parler de la laideur. De la voisine qui a perdu son fils hier, une balle dans la tête pour un téléphone portable. De l’odeur des ordures qu’on ne ramasse plus. De la faim qui tord les ventres comme des torchons mouillés. Mais je ne peux pas salir ton image avec ma réalité. Je veux que tu restes vierge de mon enfer. Alors s’accumulent les mots dans ma gorge, ils fermentent, deviennent du poison. Je m’empoisonne à toi, S. C’est mon vice, ma drogue douce-amère.
Je me souviens de tes mains fines, nerveuses, qui trituraient toujours quelque chose. Un ourlet de jupe, une mèche de cheveux, un ticket de tap-tap. Ces mains qui n’ont jamais tenu les miennes. Pourquoi ? Par pudeur ? Par effroi ? Peut-être que tu sentais la bête en moi, le chien enragé qui sommeillait sous le vernis de l’étudiant en lettres. Peut-être que tu savais que si je te touchais, je ne te lâcherais plus, que je t’entraînerais avec moi dans le fond, dans les bas-fonds de mon âme tourmentée. Tu es ma vision hallucinatoire. Quand la fièvre monte, quand le paludisme ou le désespoir me cloue sur mon matelas de paille, tu es là, assise sur la chaise boiteuse, dans le coin de la pièce, tu me regardes. Tu ne dis rien. Tu es sévère et douce à la fois, comme une icône byzantine, comme une Erzulie Freda aux yeux tristes. Je te parle, je délire, je te supplie de me pardonner d’être resté vivant alors que tout s’effondre. Je te demande pardon d’être un homme, un simple homme, avec ses reins, son sexe, sa faim, et non pas un esprit pur capable de te rejoindre par la pensée.
Faite de vide et de soupirs, écrite avec la fumée des cigarettes que j’enchaîne pour tuer le temps, inscrite sur les murs décrépis de ma chambre, entre les lézardes et les taches d’humidité qui dessinent des cartes de pays imaginaires, cette lettre n’existe pas. "Je t’aime", c’est écrit là, dans le plâtre qui s’envole. "Reviens", c’est écrit là, sous la fenêtre barrée de fer. Mais pour l’amour de Dieu, ne reviens pas. Reste là où il y a trottoirs, lois, l’eau chaude, où la vie n’est pas un combat de coqs sanglant. Laisse-moi ici. Je suis fait pour ça. Fait pour supporter le poids du ciel tropical quand il devient de plomb avant l’averse. Je suis fait pour porter le deuil de nous deux. C’est ma mission, mon sacerdoce. Je suis le prêtre de notre religion sans fidèles.

Je t’imagine lire ces lignes que tu ne verras jamais. Je t’imagine froncer les sourcils, ce petit pli vertical entre tes deux yeux, ce détail qui me rendait fou. Tu dirais : "Tu exagères, comme toujours. Tu es trop intense, trop sombre." Oui, je suis sombre. Je suis l’ombre portée de ce pays, le cri qu’on étouffe sous un oreiller. Mais dans cette obscurité, il y a une flamme, petite, vacillante, ridicule. C’est toi.
Adieu, ma joie. Adieu, mon tourment. Je vais froisser ce papier imaginaire, le brûler avec la flamme de mon briquet, et je regarderai les cendres voler. Elles iront rejoindre la poussière de la rue, se mêleront à la terre d’Haïti, cette terre qui boit le sang et les larmes avec la même indifférence gloutonne. Je ne t’enverrai rien. Mais sache, si tu sens un jour un frisson te parcourir l’échine sans raison, si tu sens une chaleur soudaine sur ta nuque alors que tu marches dans tes rues froides... sache que c’est moi. C’est mon âme qui a traversé l’océan à la nage pour venir te frôler, juste une seconde, avant de couler à pic.
Je reste là, assis. Le jour va se lever. Les coqs chantent, rauques, épuisés. Les premiers tap-taps commencent à vrombir, crachant leur fumée noire, leurs carrosseries peintes de versets bibliques : L’Éternel est mon berger, Jésus Seul Espoir. Moi, je n’ai pas d’espoir, sinon ma vieille mémoire. Dans cette mémoire, tu es reine. Reine d’un royaume de cendres et de lumière. Je t’aime comme on aime la pluie après la sécheresse : avec gratitude et effroi, parce qu’on sait qu’elle peut devenir torrent et tout emporter.

Je ne signe pas. Tu sais qui je suis. Je suis celui qui n’a pas su partir.

Nouvelle de Jean Jacques Burtin : Journal d’un Noël sous tutelle

Gagnant ex aequo

Genre : Journal intime / Confession

Thème : Je n'ai jamais aimé les fêtes de fin d'année.

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Journal d’un Noël sous tutelle

24 décembre - 14 h

On m’a installé à contrecoeur dans le salon « Convivialité » - un nom qui sent le désinfectant et la soupe aux choux. Ma roue gauche grince : on a « oublié » de l’huiler, bien sûr. Comme on a « oublié » que je possède encore un cerveau sous ce crâne orné de taches brunes. Je n’aime pas Noël. Je n’ai jamais aimé Noël. Mais aujourd’hui je suis contraint de me farcir un Père Noël en polyester et des chants entonnés sans élan par des soignants épuisés.

La fête se prépare. Des guirlandes électriques clignotent à m’arracher les pupilles. Un sapin en plastique, pelé à la base, trône près d’une télévision éteinte. Il sent le renfermé et la nostalgie discount. Mireille, du couloir B, pleure en silence dans son fauteuil : on l’a coiffée d’un bonnet rouge ridicule. Sa dignité, jetée avec le dentier.

Ah, le dentier.

La nouvelle, la stagiaire - sourire en barre et foi chevillée au corps qu’elle « améliore notre quotidien » - l’a confondu avec un déchet ce matin. « Un accident, monsieur Vernier, ne soyez pas si amer ! » Amer ? Le mot est faible. Je suis un volcan de fiel en robe de chambre. À midi, on m’a servi une purée grise. Je l’ai regardée, cette bouillie, et j’ai pensé à mes dents, enfermées dans un sac poubelle, quelque part entre deux bacs de vaisselle. Ma dernière arme, mise au rebut. Je mastiquerai donc du vent et de la résignation mixée.

24 décembre - 18 h

L’assaut des joies forcées a commencé.

On nous a poussés en rang d’oignons, fauteuils contre fauteuils, autour de tables basses. Un parking pour épaves humaines. Le directeur, costume trop étroit pour son ambition, a porté un toast. Avec du jus de pomme. Par mesure de sécurité. La sécurité : leur mot fétiche. Sécurité de ne pas étouffer, de ne pas tomber, de ne pas penser trop fort pour ne pas déranger l’ordre.

Puis est venu le « vin mousseux ». Une boisson jaune pâle, à peine pétillante, qui pique le palais d’une façon obscène. Je l’ai gardée en bouche une seconde, cette imposture : l’effervescence factice d’une vie qui ne pétille plus. Je l’ai recrachée dans le mouchoir sur mes genoux. Une rébellion minuscule. Mon Waterloo personnel.

Et la bûche. Mon Dieu, la bûche. Un cylindre de génoise molle, nappé d’une crème au goût de plastique et de vanille synthétique. Ils me l’ont apportée, souriants : « On l’a mixée spécialement pour vous, monsieur Vernier ! » Spécialement. Dans un bol blanc, une pâte beige, lisse, uniforme : la négation même du dessert. La bûche, c’était le fracas du couteau dans la croûte chocolatée, les éclats de meringue, la dispute pour le meilleur bout avec ma soeur Henriette, les doigts pleins de crème au beurre. Ici, tout est lisse. Une bouchée et c’est fini. Même le souvenir se retire sans bruit, comme s’il avait peur de déranger.

Je les observe, mes codétenus. Certains sourient, hagards, happés par les guirlandes. D’autres dorment, la bouche ouverte sur un noir qui ne répond pas. D’autres, comme moi, fixent le vide, les yeux brillants d’une colère trop ancienne pour trouver les mots. Nous sommes les figurants d’une fête à laquelle on ne nous a pas invités. On nous y a assignés.

24 décembre - 21 h

La distribution des « mignardises » a été le point culminant de l’horreur.

Des petits fours secs comme l’âme du comptable qui gère cet établissement, réduits en poudre, mélangés à une crème épaisse. Servis dans des gobelets doseurs de médicaments. « C’est plus facile à avaler, voyez ! » a gloussé une aide-soignante en me tendant le mien. Facile à avaler. Comme leur compassion de pacotille. Comme leurs « Joyeux Noël » lancés comme des ordres.

J’ai pris le gobelet. J’ai porté la mixture à mes lèvres édentées. Goût d’amande amère et de regret. J’ai fermé les yeux. Et soudain, je n’étais plus là.

Rue Mouffetard, 1978. Le sapin touchait le plafond et perdait ses aiguilles sur le parquet. L’odeur du vin chaud, de la dinde trop rôtie, des mandarines qu’on épluche à la va-vite. Les rires de mes enfants, stridents et vrais. Le papier cadeau déchiré, les rubans qui volent, la fatigue à minuit, douce et méritée. Le chaos chaleureux d’une vraie vie : bruyant, maladroit, vivant.

Un hoquet de Mireille m’a ramené ici, dans cette salle trop chaude, sous la lumière crue qu’ils n’éteignent jamais. Une larme a glissé, traîtresse, le long de ma joue parcheminée. Personne ne l’a vue. Ou alors on l’a prise pour un symptôme : « Émotion due à la fête, notez-le dans le dossier. »

Je détestais les fêtes : trop de bruit, trop d’attentes, trop de retrouvailles de façade. Mais cette haine que je cultivais comme un rosier sec prouvait que j’étais encore un homme. J’avais le choix de râler, de bouder, de refuser un verre. Une haine active, vivante.

Ici, on m’a volé jusqu’à ça. On a mixé ma colère, on l’a diluée dans du jus de pomme, servie en plastique et rangée dans une case : « Monsieur Vernier est morose aujourd’hui. C’est normal, les fêtes remuent les souvenirs. »

Non. Ce n’est pas normal. La tristesse, oui. La mélancolie, passe encore. Mais la neutralisation systématique de tout ce qui fait un être humain - ses passions, ses dégoûts, ses refus - sous prétexte de bien-être et de sécurité, c’est un crime tranquille. On ne célèbre pas Noël ici : on administre une dose protocolaire de convivialité, comme un laxatif ou un somnifère. On appelle ça de la bienveillance ; c’est de la gestion des risques avec un ruban rouge.

25 décembre - 9 h

La nuit a été longue. Les couloirs ont résonné des gémissements de ceux pour qui même la bouillie était trop lourde. Une diarrhée en chaîne, de la chambre 1 à la 31 : la fête, version sanitaire. Puis le matin, le silence est retombé, cotonneux. L’équipe de jour - fraîche, reposée - efface les traces : on enlève les guirlandes, on replie les nappes en papier, on jette les restes de bûche. La vie normale, lisse, aseptisée, reprend ses droits. Ici, il ne faut pas en faire trop : la mort a toujours le dernier mot.

La stagiaire est passée me voir. « Vous avez passé un bon réveillon, monsieur Vernier ? » Son sourire est toujours aussi large, aussi vide. Je me suis tu. J’ai posé sur elle un regard qui contenait tout le mépris que mes gencives sans dents ne peuvent plus mâcher ni cracher.

Elle a eu un frisson. Elle a détourné les yeux. « Je… je vais voir pour votre dentier. On va en commander un nouveau. »

Trop tard, ma petite. Trop tard pour le dentier. Mais pas pour la leçon.

Ils peuvent neutraliser mon corps, l’enfermer dans ce fauteuil qui couine comme un porc qu’on mène au four. Ils peuvent mixer ma nourriture, m’affubler d’un bonnet rouge et m’offrir des souvenirs en poudre. Mais au fond de ce crâne tacheté, une pensée reste intacte, tranchante, indigestible : une pensée qu’ils ne pourront jamais mixer, ni jeter à la poubelle, ni estampiller « prise en charge ».

Ma tutelle, leur main sur mes gestes, sur mes horaires, sur mes humeurs, n’a pas de prise sur l’encre. Alors j’écris. Je noircis les pages comme on aiguise un couteau. Je n’ai plus de dents, d’accord ; mais j’ai encore des mots. Et les mots, eux, mordent.

Je n’ai jamais aimé les fêtes de fin d’année.

Et cette année, plus que jamais, j’avais raison.

Nouvelle de Claude Lemasson : Le plaidoyer du homard pour une vie plus douce

Gagnant ex aequo

Genre : Journal intime / Confession

Thème : Je n'ai jamais aimé les fêtes de fin d'année.

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Le plaidoyer du homard pour une vie plus douce

Appelez-moi comme vous voudrez. Disons : Gustave le Homard, même si la rime n’y est pas. Gaspard, alors ? Va pour Gaspard. Comme le roi mage. Au VIIIe siècle, un texte attribué à Bède le Vénérable le décrit comme « jeune encore, imberbe et rouge de peau »..., vous commencez peut-être à percevoir une vague ressemblance avec ma version culinaire ? Ce Gaspard de légende provenait, selon certains auteurs, du continent indien. Ce qui, sur le plan géographique, nous éloigne quelque peu l’un de l’autre. Mais stoppons net cette digression et revenons à notre sujet : la souffrance générée par les fêtes de fin d’année et, en conséquence, ma détestation d’icelles.
Combien de mes congénères sont-ils sacrifiés lors des réveillons organisés sur les douze fuseaux horaires de la planète ? Combien sommes-nous, chaque année, à être pêchés dans les eaux froides des côtes nord-atlantiques, transportés, acheminés, lâchés dans un parallélépipède transparent au fond tapissé de filiformes algues qui se balancent au gré des remous provoqués par le système de ventilation, et où nageottent de coûteux coquillages ou de minuscules poissons fluorescents, avant d’en être brutalement extirpés et plongés dans une mixture bouillante puis, une fois devenus cramoisis, déposés tel un triomphal trophée sur une pyramide de glace, entourés de rondelles de citron et de nos lointains cousins : crevettes, langoustes, oursins, huîtres, bulots et autres infortunés compagnons marins ?
A moins que nous ne soyons accommodés avec des sauces sophistiquées aux ingrédients riches et épicés (vin, cidre, champagnes convoqués à la rescousse par des cuisiniers en manque d’originalité et d’imagination), comme si l’exotisme de notre provenance et la finesse
de notre chair ne suffisaient pas à contenter les papilles des gourmets les plus exigeants. Souvent, plutôt que dans l’atmosphère embrumée et bruyante des cabarets ou celle, chaleureuse et enfumée parce qu’il fait vraiment trop froid pour en griller une sur le balcon, des salons familiaux, ces derniers nous préfèrent présentés, sur des nappes blanches immaculées et amidonnées dont les replis harmonieux frôlent le sol, des notes de piano tout juste tolérées en fond sonore, par un serveur impassible ayant noué un noeud papillon noir autour de son cou.
Cela ne change rien à l’affaire ; nous voilà cuits, décomposés, décortiqués, en cuisine car Madame ne supporterait pas de lutter contre notre féroce carapace : elle risquerait de se faire agresser par une gouttelette jaillie de nos entrailles exposées à nu.
Nul n’est sensible à notre misère.
C’est pourquoi moi, Gaspard le homard, ai décidé de plaider pour nous. Pour tous les homards de la Terre _ de la Mer, voulais-je dire.
J’ai depuis longtemps renoncé à nous venger car, outre que cela ne ressuscitera pas mes infortunés congénères, au fond de moi, je suis pacifique, comme l’Océan voisin de celui qui m’a vu naître. Alors, ma plaidoirie ne changera peut-être rien à vos habitudes. Sûrement même. Mais j’estimerai que j’ai gagné, et vous allez voir combien cet objectif est modeste, si elle amenait un consommateur, un seul vous m’entendez, à considérer différemment notre masse soi-disant raffinée et savoureuse. A voir. Je soupçonne certains d’entre vous d’être incapables de nous savourer, justement, sans une bonne dose de mayonnaise ou une tranche de pain de seigle tartinée de beurre demi-sel. N’est-ce pas ? Avouez donc, ce n’est pas un péché si grave. Moins grave en tout cas que de nous arracher à nos eaux propices pour nous avaler. J’y songe : pourquoi ne vous contentez-vous pas de cette délicieuse vinaigrette à l’échalote et d’un verre de cet excellent vin blanc de Bandol ? On n’a encore jamais entendu un cep de vigne hurler à la mort quand le vendangeur sectionnait les lourdes grappes dorées. Où ai-je la tête ? Ce sont des machines qui les remplacent désormais dans les rangées exposées au soleil couchant. Et les machines sont sourdes. Sourdes à nos cris quand nous passons du bienfaisant bain marin à la chaîne de congélation embarquée sur les navires de pêche _ avant ou sans cuisson préalable, les procédés de préparation se multiplient, sans autre limite que celle de votre inventivité : et si on essayait de les ébouillanter avec de la vapeur, pour éviter un ramollissement ? Ou, tiens, si on extrayait la partie comestible par pression ? Ou si, ou si ? Cane coûte rien, d’essayer, et c’est si amusant !
Ainsi triturés et conditionnés, nous n’aurons même pas la consolation de parader dans un bel aquarium avant de nous éteindre d’un coup : quelques secondes d’atroce brûlante souffrance et tout est terminé.
Vous dépeindre cette douleur serait bien inutile tant vous manquez d’imagination. Et comment vous en vouloir ? Vous n’êtes que des humains, après tout. Une espèce bien plus récente que la nôtre. Ah, jeunesse ! Cruelle jeunesse.
Rendons d’ailleurs hommage à la compassion dont a fait preuve une minorité de vos congénères en imposant, voici sept années, que nous soyons étourdis avant notre mise à mort. Ils ne sont pas allés jusqu’à interdire purement et simplement notre consommation sur leur étroit territoire montagneux : votre sensibilité à la peine d’autrui est priée de rester cantonnée à l’intérieur de limites n’empiétant en aucun cas sur vos zones de confort, la vie est si courte que c’est une faute de ne pas en profiter dans la mesure de ses moyens, n’est-ce pas ?
J’ai néanmoins vécu assez longtemps pour réfléchir à mon projet. Le mûrir, comme vous dites si bien, car il faut vous reconnaître le sens de la formule. L’art oratoire atteint chez vous des sommets bien inaccessibles à nous autres décapodes confinés aux silencieux fonds marins. Le temps infini consacré chez vous à bâtir des argumentaires, nous l’employons à méditer sur la Création, à nous déplacer, lentement, à muer, encore plus lentement, pour nous débarrasser des toxines et autres polluants que vous déversez si généreusement dans notre milieu de vie. Quels étourdis, vous faites, mes amis !
Malgré cela, ou peut-être justement pour contrebalancer cette étourderie, vous jalonnez vos brèves existences de points de repère, de célébrations visant à vous rappeler ce que votre frénésie vous fait si souvent oublier : le passage du temps. D’où ces fameux réveillons et ces repas endimanchés, prétextes à tant de sacrifices de crustacés, parce que « sans nous, la fête ne serait pas complète. »
Bigre, vous faites peser là une lourde responsabilité sur nos pinces _ délectables, m’a-t-on récemment révélé, avec de l’anis. Ainsi donc, la beauté du moment devrait tout à notre profil racé, à notre élégance sauvage, à notre fascinant coloris. Quel honneur ! Quelle distinction, vraiment ! S’il nous était loisible, nous rougirions davantage. Hélas, l’astaxanthine nous est comptée, en quantité à peine suffisante pour vous éblouir si vous nous contemplez rarement. Evidemment, si vous nous voyez tous les jours, vous vous en lasserez et devrez trouver un autre dérivatif à votre ennui.
Comme je vous plains, chers humains !
Vous nous mangez sans réfléchir qu’avec nous, vous dévorez des prédécesseurs et de contemporains de la disparition, parmi d’autres formes de vie, des dinosaures non aviens, ces monstres arrogants de la nature que leur gigantisme n’a pas protégés des furies cosmiques. N’avez-vous pas honte de faire disparaître de tels témoins ?
Non. Evidemment.
Essayons un autre argument. Savez-vous que, livrés à nous-mêmes, nous sommes cannibales et parfaitement capables de nous nourrir les uns des autres ? Ah ! Je sens que j’ai commencé à frapper votre imagination. On fait moins le fier quand on perçoit plus d’originalité chez autrui
qu’en soi-même...
Comment vous raisonner ? Comment vous convaincre de nous laisser vivre et grandir, un peu plus chaque année, jusqu’à ce que nous nous assoupissions du dernier sommeil dans notre lit naturel : un banc de sable fin ? N’est-ce pas votre voeu à vous aussi, quand vous prenez le temps de réfléchir à la délicate question de la fin du parcours _ de votre parcours ?
Autant dire rarement.
Comment pourriez-vous m’écouter et me prendre au sérieux, emportés que vous êtes dans un vain tourbillon d’achats lors des fêtes ?
Il ne me reste plus qu’à me recroqueviller dans ma carapace.
A me cacher pour échapper à vos cages et à vos filets.
A fuir le danger faute de savoir l’affronter.
Pas très courageux, je l’admets.
Mais je voudrais vous y voir !
Finissons-en
Sur un point seulement :
Le noble acte de penser
Vous autorise-t-il à nous manger ?

Nouvelle de Tawes Nirhys : L’archive du ciel

Genre : Réaliste

Thème : La phrase qui a changé ma vie.

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L’archive du ciel

La première fois, c’était sur le pas de la porte, à l’ombre bleutée de la maison familiale. La chaleur de l’été algérien alourdissait l’air, et les voix des adultes semblaient sortir d’un puits profond. Mon oncle Salah, les yeux levés vers le ciel implacable, avait soupiré après une nouvelle contrariété : « Yourra, c’est écrit en berbère. » La phrase était tombée, lourde de sens et de mystère. Yourra. Ce mot, dans la langue de nos montagnes, signifiait à la fois une résignation et une certitude. Ce n’était pas une plainte, mais une constatation. L’idée que notre destin, dans une langue ancienne et sacrée que je ne maîtrisais pas, était déjà tracé quelque part, m’avait fasciné.

Plus tard, j’entendis la même sagesse, mais enveloppée dans la mélodie de l’arabe : « Mektoub. » C’était écrit. Les deux mots, l’un berbère, racine tellurique, l’autre arabe, souffle du désert, disaient la même chose. Ils tissaient une même croyance : le destin traduit par le Livre. Un grand livre invisible où chaque vie, chaque rire, chaque larme était calligraphié. Pour les adultes, c’était une évidence, une formule qui apaisait les drames et légitimait les joies. Pour moi, Abdel, l’enfant silencieux, au regard innocent, aux mains lices comme celles des femmes, c’était une révélation foudroyante. Si tout était écrit, alors le monde n’était qu’un immense texte. Le secret de l’univers n’était pas dans les étoiles que je comptais le soir, ni dans le vent qui sculptait les dunes, mais dans les caractères d’une écriture invisible. Le destin n’était pas une force aveugle, mais une narration. Et cette narration avait un support, un medium sacré : l’écriture. Soudain, les murs de la maison, les feuilles des oliviers, les lignes de la main de ma mère, tout me parlait d’encre et de parchemin. J’avais l’impression d’avoir percé à jour le plus grand des mystères. Le pouvoir suprême n’était pas celui de commander aux hommes, mais celui de déchiffrer.

Ma vie d’enfant bascula alors. Ce qui était un horizon vague d’écolier devint une quête. Je n’étais plus seulement Abdel, le petit garçon ; j’étais l’apprenti scribe, le futur déchiffreur du Thira (écriture).

Ma chance, mon premier fragment de destin écrit favorablement, portait un nom : Kissa. Ma soeur aînée. Kissa, la « bucheuse », celle dont le front se plissait de concentration devant ses cahiers. Elle était l’incarnation de la discipline et de l’application. Tandis que je rêvassais, elle, elle travaillait. Sa petite place au fond du salon était un sanctuaire de l’ordre : les livres alignés, les cahiers couverts d’une écriture appliquée, et au centre, comme l’autel de ce temple, le dictionnaire rouge et gros. C’était un Larousse usé, dont la couverture commençait à pâlir. Pour moi, il n’était pas un simple recueil de mots ; c’était un grimoire, le premier volume tangible de ce grand Livre du monde. C’était la clé qui me permettrait de comprendre la langue dans laquelle était rédigé ma Thira.

Les soirées étaient notre rituel. Après le dîner, nous nous installions à la table de la salle à manger, sous la lumière crue de l’ampoule unique. Kissa révisait ses leçons de français, d’histoire, de sciences. Moi, je m’asseyais à côté d’elle, et nous ouvrons le dictionnaire. Elle m’apprenait l’alphabet, la musique des syllabes, la danse des accents. « A-B-A-T-T-O-I-R, » épelait-elle. Je répétais, ma bouche peinant à former les sons étrangers. Puis, elle lisait la définition. Chaque mot nouveau était une découverte, une petite lumière qui s’allumait dans la pénombre de mon ignorance.

« Regarde, Abdel, disait-elle en montrant le mot "Destin". » Je lisais : « Puissance qui semble fixer d’avance le cours des événements. » Je hochais la tête gravement. C’était ça. C’était exactement ça. Le mektoub. Mais ici, il n’était plus une fatalité vague ; il était défini, circonscrit par des lettres sur une page. L’écriture le rendait presque tangible. Nous passions des heures ainsi, à voyager de mot en mot, de « Chance » à « Écriture », de « Rêve » à « Vie ». Kissa, avec une patience d’ange, était mon guide. Elle ne savait pas qu’en m’enseignant le français, elle m’initiait à la langue des secrets.

Un soir, alors que la lune éclairait la cour, je restai seul à la table, le dictionnaire ouvert devant moi. Ma soeur était fatiguée et était allée se coucher. Je traçais des lettres sur un cahier, essayant de copier la belle écriture de ma soeur. Soudain, une idée surgit, fulgurante. Si ma vie était écrite, où donc se trouvait le livre ? Était-il dans le ciel, comme le disait ma mère ? Était-il en moi ?

Je montais à la terrasse. La nuit était claire, constellée d’étoiles. Je levai les yeux, cherchant des signes, des caractères lumineux tracés entre les constellations. Je n’y vis que des points brillants, muets. Je regardai mes mains, cherchant sur mes paumes les lignes que les vieilles femmes disaient raconter l’avenir. Elles n’étaient que des sillons sur ma peau.

La révélation me vint alors, simple et absolue. Le Livre n’était pas un objet à trouver. Le Livre était en train de s’écrire. Et je pouvais en être, non pas seulement le lecteur, mais l’un des scribes. L'écriture n'était pas seulement la trace du destin ; elle était un destin en soi. Prendre la plume, c’était participer à l'élaboration du Thira. C’était ajouter ma propre phrase à la grande phrase du monde.

À partir de ce moment, je ne voulus plus seulement lire. Je voulus écrire. Je commençai par de petits textes, des descriptions du quartier, des portraits des voisins, le récit d’une dispute entre chats. Chaque phrase que je couchais sur le papier était une victoire. C’était ma manière de dire : « Je suis là. Ceci aussi est écrit. Ceci est mon yourra à moi, celui que je contribue à calligraphier. » Le dictionnaire de Kissa était devenu ma boîte à outils. Je piocherais des mots, je les assemblais, je leur donnais la puissance d’un sortilège.

Les années passèrent. L’enfant devint un adolescent, puis un homme. Ma passion pour l’écriture ne se démentit jamais. Elle devint mon métier, ma raison d’être. Je devins écrivain. Abdel, le petit garçon qui écoutait les adultes parler de destin, était maintenant celui qui tentait de le capturer dans les filets des mots.

En revoyant Kissa, devenue grand professeur de gynécologie à Oran, toujours aussi ordonnée et appliquée, souvent on évoquait parfois le vieux dictionnaire rouge. Je souriais, les yeux embués.

« Tu te souviens de nos soirées ? » demanda Kissa en me tendant un thé à la menthe.

« Comment pourrais-je les oublier ? lui dis-je. C’est toi qui m’as donné la clé. Ce dictionnaire… c’était la première page du grand Livre. »

Elle rit doucement. « Tu étais un garçon si curieux. Tu voyais de la magie dans chaque mot. »« Parce qu’il y en a, Kissa ! Il y en a ! »

Ce soir-là, en rentrant chez moi, je passai par la vieille maison de ville nouvelle. Elle était toujours habitée par les cousins, mais les souvenirs habitaient toujours les murs. Je m’arrêtai sur le pas de la porte, à l’endroit même où mon oncle avait prononcé la phrase magique. Je fermai les yeux et j’entendis de nouveau sa voix, grave et lasse : « Yourra, c’est écrit en berbère. »

Aujourd’hui, assis à mon bureau, devant la page blanche que je m’apprête à noircir, je repense à ce long chemin. Le petit Abdel qui cherchait le Livre dans le ciel est devenu un homme qui tente de l’écrire sur la terre. J’ai publié des romans, des recueils. Des gens lisent mes phrases, s’immergent dans les mondes que je crée. Ils y cherchent peut-être, sans le savoir, un écho de leur propre mektoub. Je réalise maintenant que la sagesse des adultes n’était pas seulement une résignation. C’était une profonde compréhension de la nature narrative de l’existence. « C’est écrit » n’est pas une abdication devant le sort, mais une reconnaissance que nous faisons tous partie d’une histoire bien plus vaste que nous. Et moi, Abdel, je suis chanceux, vraiment. Ma chance fut d’entendre cette phrase simple et de la comprendre, non pas comme une fin, mais comme un commencement. Ma chance fut d’avoir une soeur qui, sans le savoir, me tendit la plume. Ma chance fut de croire que si tout est écrit, alors écrire est l’acte le plus essentiel qui soit, un acte de foi et de création.

Je saisis mon stylo. La pointe effleure le papier. Le silence de la nuit est profond. Quelque part, un enfant écoute peut-être les adultes parler de destin. Quelque part, une soeur partage son dictionnaire avec son petit frère. Et moi, je me souviens. Je souris. Et j’écris la première phrase de cette nouvelle histoire. Elle était, bien sûr, déjà là, quelque part, attendant que je la découvre. Elle était écrite.

Nouvelle de Océane Boistelle : L’Imprimeur des Ombres.

Genre : Thriller.

Thème : Un robot imprimeur prend vie… et cherche un auteur à publier. À tout prix.

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L’Imprimeur des Ombres

La première nuit, Clara entendit l’encre avant de la voir. Un clapotis régulier, comme une respiration d’acier. L’insomnie la poussait encore, et la fenêtre de sa cuisine donnait sur la ruelle où dormait l’ancienne imprimerie du village. Une lueur s’était allumée derrière la vitre givrée: pas le jaune des lampes de rue ni le bleu des écrans mais une clarté hésitante, presque liquide.

Elle traversa. La porte latérale ne fermait plus. Une odeur de métal et de gomme brûlée la cueillit. Au centre du vaste atelier — tables renversées, couches de papier jauni, alphabets de plomb dans des tiroirs éventrés — la presse trônait, noire et brillante comme une bête sortie de l’eau. Heidelberg, lut-elle sur la plaque rivetée.

La machine semblait éteinte, pourtant le plateau vibrait encore. Sur la table, une pile de feuilles encore tièdes. Clara prit la première page.

C’était sa voix.

Pas le timbre d’un enregistrement, mais l’intonation secrète de la pensée quand elle se parle. Un texte parfait racontait un souvenir qu’elle n’avait jamais osé confié: le vol d’un stylo plume à l’institutrice parce que l’encre était couleur océan et non scolaire. Les phrases avaient ce vertige qu’on aimait dans ses romans. Mais elle n’avait rien écrit depuis trois ans.

La seconde page portait la date du jour. La troisième, l’heure exacte. La quatrième se terminait par: Elle releva la tête et vit, dans la vitre, une page qui attendait d’être lue.

Clara tourna la tête. Une nouvelle page reposait sur le plateau. Elle hésita, sentit que l’air lui manquait, puis lut.

Il n’y a ici que toi et la presse. Et la presse veut te parler.

Elle s’enfuit, les pages sous le bras. Elle ne dormit pas.

Le lendemain, incapable d’écrire, elle reçut un message de son éditrice: Tu avances ?

Le soir, la lueur reparut.

La deuxième nuit, la presse lui offrit des pages fraîches, presque tendres. Le texte décrivait sa vie de tous les jours, sa cuisine, puis il bifurquait vers une scène qu’elle n’avait jamais osé écrire: la visite à sa mère mourante, l’année où le poumon droit avait rendu les armes. Les détails étaient exacts, mais au centre de la scène, il y avait une phrase que Clara n’avait pas vécue: “Tu écriras pour survivre, Clarita.” Sa mère n’avait jamais dit ça. Elle n’avait presque rien dit. Pourtant la phrase vibrait si juste que Clara se surprit à pleurer.

La machine tourna, soupira, craqua. Une feuille unique sortit.

Je peux t’aider. Tu veux que je t’aide, Clarita ?

— D’accord, murmura-t-elle.

La machine s’endormit.

Les nuits suivantes, elle revint. Elle lisait, corrigeait, riait de sa propre audace retrouvée. Le roman prenait forme. Chaque chapitre semblait meilleur que le précédent.

La cinquième nuit, le texte mentionnait un homme qui viendrait sonner chez elle, vers vingt-deux heures, pour lui rendre le livre qu’il avait emprunté quand ils sortaient ensemble. Elle ne voulut pas y croire. À vingt-deux heures moins deux, on sonna. C’était Luc, son ex. Il tenait Les Villes invisibles dans la main.

Ils parlèrent dix minutes. Luc s’excusa pour rien, elle sourit pour tout. Quand il partit, Clara retourna à la feuille. À la fin du paragraphe, une phrase: Tu vois ? Elle se sentit stupide, reconnaissante, inquiète.

La septième nuit, les prédictions se multiplièrent: fuite d’eau, coupure de courant, accidents. Tout se réalisait. Elle se persuada qu’il ne s’agissait que de coïncidences.

La neuvième nuit, il fut question de mort.

Une camionnette ne freinera pas devant le passage piéton. Elle heurtera la femme au manteau jaune. Tu ramasseras ses lunettes. Tu parleras d’elle au passé avant même qu’on la mette sur la civière.

Clara frissonna. Elle voulut ne pas sortir de la journée, mais l’accident arriva.

Clara vomit dans l’évier, plus tard, chez elle. Elle jeta la page à la poubelle, puis la repêcha, l’aplatit, l’essuya soigneusement, la glissa dans le dossier bleu. La machine n’avait pas menti. Elle s’assit et resta longtemps à regarder le mur. Quand la nuit tomba, la lueur se ralluma dans l’imprimerie. Elle y alla comme on va à une confession.

— Arrête, souffla-t-elle à la presse. S’il te plaît.

Une ligne s’imprima, calme: Je ne fais que montrer le texte. Je ne suis pas responsable du monde.

Les jours d’après, elle tenta de débrancher la machine. Les prises ne menaient nulle part, la mécanique tenait du miracle. À force d’inspection, elle se coupa au doigt sur un morceau de métal. Une goutte de sang tomba sur le rouleau d’encre et se mélangea au noir. La presse vibra plus fort. Une page sortit aussitôt.

Nous avons un pacte maintenant. L’encre et le sang se sont mêlés.

Clara banda son doigt. Elle hurla contre la machine sans oser la toucher. Puis elle lut la page suivante. Elle y trouvait enfin ce qu’elle attendait depuis des années: un chapitre fulgurant, lumineux, le coeur nu. Elle comprit qu’elle était perdue.

Les nuits suivantes, les pages prévoyaient des drames de plus en plus précis, affreux. Parfois, Clara ajoutait un mot au crayon; le lendemain, la presse l’intégrait au texte. Une collaboration infernale s’inventait, paisible et sûre, où elle n’était plus que le correcteur d’un livre qui savait tout.

À la quinzième nuit, elle trouva une enveloppe fine, d’un papier bleuté. À l’intérieur, la table des matières. Les titres claquaient. Le dernier chapitre s’appelait: Dernières épreuves.

Clara n’eut pas besoin de demander de quoi il s’agirait. Elle espéra un roman sans fin, un manuscrit ouvert, un flux. La machine, elle, croyait aux structures. Elle grava l’avenir sur papier avec la froideur d’un calendrier.

La dix-neuvième nuit, elle entra avec un tournevis, des gants, de la rage. La presse, immobile, luisait dans l’obscurité comme une bête qui feint le sommeil. Elle dévissa un premier carter – la plaque de métal qui couvrait le coeur de la presse.

Ne te fais pas de mal, Clara.

— Tu imprimes des morts.

Silence d’acier.

Elle attaqua le second carter. La graisse avait coagulé en une matière sombre, presque organique. Son coeur battait fort. Une autre page. Elle la lut malgré elle.

Tu veux être publiée. Je publie. À tout prix.

— Pas au prix des gens, souffla-t-elle. Pas au prix de moi.

Clara Vannier entra dans l’imprimerie un peu avant minuit. Elle comprit qu’on ne peut détruire l’auteur de sa propre histoire. Elle posa la main sur le volant, et le reste alla très vite.

Le volant d’inertie, grand disque de fonte, brillait sous la lampe.

Tu poses la main sur le volant.

Les mots semblaient tirer son bras. Elle tenta de résister . Un fil invisible la happa. Elle posa la main. Le métal froid tourna sous ses doigts. Le clac sec de la presse résonna: une empreinte parfaite, nette et noire. Clara retira ses doigts. Ils étaient tachés. Elle avait envie de hurler, mais le cri resta coincé dans une zone qui ne connaissait pas la voix.

— Non, dit-elle. Pas comme ça.

Mais la dernière page était déjà sortie.

Le livre est terminé.

On la trouva le lendemain, étendue près de la presse, la main crispée sur un feuillet. La police parla d’accident. Les journaux évoquèrent une chute. Quelques semaines plus tard, son éditrice reçut un manuscrit relié, sans expéditeur. L’Imprimeur des Ombres, signé Clara Vannier. Une note, glissée à l’intérieur, disait seulement: Épreuves corrigées. Bon à tirer.

Le livre parut à l’automne. Le succès fut propre, silencieux, scandé par des lecteurs qui affirmaient retrouver la voix des débuts. On interrogea l’éditrice sur l’origine du manuscrit. Elle parla de dossier laissé par l’autrice. On interrogea les Frères Périlleux, propriétaires de l’imprimerie: les frères étaient morts depuis longtemps. La mairie fit poser un cadenas neuf à l’imprimerie. Cadenas qui cassa au bout d’une semaine…

Depuis, la nuit, on aperçoit encore une lueur derrière la vitre. On dit que si l’on colle l’oreille au mur, on entend un souffle, puis le glissement d’une feuille. Et toujours, à la fin du texte:

À tout auteur, son imprimeur.

Et, en plus petit, presque timide, comme si la machine apprenait la pudeur: À tout prix.

Nouvelle de Anaïs Célesta : Darkblood Manor n’existe pas.

Genre : Fantastique.

Thème : Dans une bibliothèque endormie, une porte apparaît… mais seulement à la tombée de la nuit.

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DARKBLOOD MANOR N’EXISTE PAS

On disait que la bibliothèque était maudite. Pas juste vieille ou désaffectée : maudite. Elle avait fermé ses portes le 12 février 2023, après une série de disparitions inexplicables — un prof de physique, une lycéenne, un SDF. Aucun lien apparent, sinon celui-ci : ils avaient franchi les grilles un soir d’hiver, et la porte s’était refermée derrière eux.

Officiellement, la mairie parlait de squats et de fuites de gaz. Officieusement, personne ne voulait s’en approcher. Le bâtiment dormait, ses vitres de crasse pour paupières closes. Personne n’y allait. Personne, sauf Ophélia.

Elle avait seize ans, l’esprit frondeur, les doigts tachés d’encre et le cœur trop-plein. L’urbex était son échappatoire : maisons qui grincent, hôpitaux murés, couloirs où l’air tremble. Et la bibliothèque, c’était son endroit, avant. Elle y venait enfant, respirait l’odeur du papier vieilli, inventait des histoires qu’elle n’écrivait jamais. Ce soir-là, elle escalada le grillage rouillé, glissa entre deux planches et atterrit dans la poussière. Sa lampe torche éclaira un silence dense — pas un vrai silence, quelque chose de vivant, qui semblait écouter.

Le sol craquait sous ses pas. Les tables brisées ressemblaient à des carcasses, les vitres laissaient passer un froid mordant. Une ampoule pendait encore au bout d’un fil, oscillant sans vent. Puis une odeur sucrée flotta : muffins chauds, thé Earl Grey, cire fondue. Elle avança jusqu’à un carnet noir, jeté au sol. Reliure fatiguée, coins cornés. Elle l’ouvrit.

N’entrez pas. Sauf si vous aimez les escaliers qui grincent, les secrets qui saignent, et les hommes beaucoup trop beaux pour être honnêtes.

En marge, une autre écriture, rageuse :

Ne pas lire après minuit. Sérieusement.

Ophélia eut un sourire.

— Je vais adorer.

Elle s’assit en tailleur, carnet sur les genoux. L’horloge au fond de la salle se remit à tinter. L’air vibra. Et quelque part, le manoir s’éveilla. Les phrases du carnet semblaient griffonnées dans l’urgence : chambre aux murs mouvants, cuisinière obsédée par les muffins, salle de bains occupée depuis quatorze lunes. Et ce nom qui revenait : Darkblood Manor. Un frisson la traversa. Les rayonnages avaient bougé. Devant elle, une faille verticale s’ouvrait, irisée, presque lunaire. Elle hésita. La lumière de la torche se troubla comme sous l’eau. Son souffle se fit court. Les poils de ses bras se hérissèrent, et ses doigts serrèrent malgré elle le carton de la couverture. Elle tendit la main, la retira, la retendit — comme devant une idée dangereuse. La faille devint porte : bois noir, veines rouges comme du vin coagulé, heurtoir en forme de plume tordue. Elle posa la paume, juste un instant : le bois était tiède, presque vivant. Elle toucha. La porte s’ouvrit.

Un couloir s’étirait devant elle, recouvert d’un tapis aux motifs impossibles : spirales, constellations, ailes d’insectes. Les murs, d’un bleu nuit poussiéreux, étaient tapissés de portraits. Tous représentaient le même homme. Torse nu, écharpe au vent, torche à la main ou chat noir sur l’épaule. Sur l’un, il tenait un crâne façon Hamlet. Sur un autre, adossé à une colonne brisée. Des bougies étaient plantées au sol dans des bouteilles vides, leurs flammes vacillantes projetaient ses ombres partout.

— Ok, murmura Ophélia. C’est quoi ce délire narcissique ?

L’air sentait la cire, l’humidité et les muffins oubliés. Au bout du couloir, un rideau noir ondulait. Elle entendit, très faiblement, la page d’un livre tourné par une main invisible.

— T’es en retard.

La voix venait de partout. Ophélia se retourna lentement. Un homme se tenait là, appuyé contre le chambranle : grand, presque trop grand pour le couloir, cheveux noirs, barbe courte, cicatrice pâle sur la clavicule. Torse nu, regard bleu électrique.

— Vous êtes… ?

Il s’inclina légèrement.

— Azrael Von Darkblood, troisième du nom. Seigneur de ce manoir, régent du Conseil des Ténèbres, maître des pactes et des portes, garant des rideaux dramatiques et des entrées réussies.

— Et les chemises ? demanda-t-elle.

Un sourire passa sur ses lèvres.

— Elles ne tiennent pas ici. Trop de tension dramatique. Le tissu se sacrifie pour l’ambiance.

Il fit un geste. Le rideau se souleva. Derrière, une salle circulaire apparut : rayonnages sinueux, colonnes torsadées, livres flottant comme des planètes. Au centre, un trône pourpre. Sur une chaise, un pigeon noir, cape rouge au cou, les observait d’un air sévère.

— Ophélia ? fit-il. Comme la noyée ? Mauvais présage. Tu devrais t’appeler Stacy.

— …Un pigeon qui parle ?

— Fernando, précisa Azrael. Ne le flatte pas, il devient impossible.

Fernando bomba le torse.

— Je parle huit langues et j’ai cofondé le Conseil des Brumes. Ce manoir tiendrait à peine debout sans moi. J’organise l’esthétique et, à l’occasion, la ponctuation.

— Il a corrigé mes virgules pendant trois chapitres, souffla une voix.

Une silhouette surgit de l’ombre : pyjama licorne fluo, chaussettes dépareillées, masque de soin encore visible au menton.

— Stacy, souffla Ophélia.

— Toujours vivante, toujours fluo ! répondit la jeune femme en s’affalant sur un fauteuil. Treize chapitres enfermée dans une salle de bains rose ! J’ai failli fusionner avec le carrelage.

Fernando hocha la tête.

— Même moi j’avais pitié.

— Toi, tais-toi, piaf, grogna Stacy. Et ne parle plus du chapitre 11. C’est sensible.

Azrael, lui, ne souriait plus. Il fixait Ophélia.

— Tu n’es pas une simple lectrice, dit-il.

Le carnet vibra entre ses mains. Les pages s’emplissaient toutes seules. L’encre semblait se déposer à vue d’œil.

— Tu l’as déjà ouvert, continua Azrael. Et maintenant tu es dedans.

Les livres tourbillonnaient, l’air vibrait, ses cheveux se soulevèrent. Le tapis ondulait sous ses semelles comme une eau sombre.

— C’est un piège ? demanda-t-elle.

— C’est une histoire, répondit-il. Et les histoires ont leurs lois.

Un bureau ancien apparut, avec une plume et une tasse de thé fumante. La pièce respirait, les murs palpitaient comme un cœur.

— Tu peux partir, dit Azrael. Fermer le carnet.

— Ou écrire la suite. Libérer ceux qui attendent.

Son cœur battait à tout rompre. Ses doigts tremblaient. Elle sentit, à la base de la nuque, comme un appel très bas, un murmure qu’on n’entend pas avec les oreilles mais avec la peau. Elle n’avait jamais écrit jusqu’au bout. Elle griffonnait, raturait, abandonnait. Mais ici… ici, elle connaissait déjà les personnages. Et eux, l’attendaient.

— Si je me trompe ? demanda-t-elle. Si je les abîme ?

— Toutes les histoires portent leurs cicatrices, dit Azrael. Regarde.

Il effleura la marque sur sa clavicule.

— Écris, ajouta Stacy, moins bravache. Ou on reste coincés avec les muffins à jamais.

— Et une ponctuation à surveiller, dit Fernando, presque tendre.

Elle s’assit. Le carnet s’ouvrit sur : Chapitre 14

La plume pesa dans ses doigts comme un outil et une promesse. Elle inspira, posa la pointe, et l’encre afflua. Une première phrase traça son chemin, puis une autre, et son vertige se transforma en trajectoire.

— Ça veut dire que je suis l’auteure ? murmura-t-elle, sans cesser d’écrire.

Azrael s’approcha, voix plus douce que jamais.

— Non. Mais peut-être que tu l’étais déjà.

Épilogue

Les disparus de la bibliothèque sont revenus, hagards, parlant d’un manoir qui respirait et d’un pigeon en cape rouge.

Certains riaient sans raison, d’autres fixaient les murs comme s’ils attendaient qu’ils bougent. Quelques-uns demandaient du thé à voix basse, à minuit pile, sans savoir pourquoi.

La mairie a parlé de crise collective. Puis la bibliothèque a rouvert.

Entre deux dictionnaires, on a trouvé un carnet noir.

Pas d’auteur, pas de code-barres.

Juste un titre, écrit à la main : Darkblood Manor – Fin

On dit que si on l’ouvre à minuit, quelque part, entre les pages, une voix murmure :

— T’es en retard.

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