Au printemps 1964, lors d’une soirée parisienne, Salvador Dalí croisa Charles Aznavour.
Le peintre à la moustache altière et à l’œil pétillant d’ironie s’adressa au chanteur :
Possédez-vous une de mes œuvres ?
Et Charles, avec un demi-sourire, répondit :
Voyons, maître, je n’en ai pas les moyens !
Sans se départir de sa superbe, Dali répliqua :
Qu’à cela ne tienne, je vous ferai un faux Dalí !
J’avais alors vingt-deux ans. Comment aurais-je pu imaginer qu’à partir de cette année, ces deux hommes d’exception allaient infléchir le cours de ma vie ? Comment concevoir qu’un jour, le premier deviendrait mon maître, mon père spirituel, et le second, mon ami, mon guide, mon mentor ?
Cette même année 1964 marquait l’apogée de Charles Aznavour. Tout lui réussissait, tout lui appartenait, la gloire, la fortune. À la tête d’un véritable empire qu’il dirigeait avec l’instinct d’un chef d’entreprise, il multipliait les succès et les placements avisés. Sa richesse matérielle se nourrissait de sa fécondité artistique ; il écrivait, composait, chantait sans relâche. De New York à Moscou, son nom résonnait sur toutes les scènes du monde. Il était acclamé comme nul chanteur français ne l’avait été avant lui. Et pourtant, fidèle à son exigence, il refusait obstinément de se produire gratuitement, contrairement à certains qui, pour savourer la ferveur du public, acceptaient de chanter sans autre récompense que les applaudissements.
Il est né le 22 mai de l’année 1924 sous le nom de Shahnourh Varinag Aznavourian dans un hôpital pour indigents, au 89 rue d’Assas, dans le sixième arrondissement de Paris, près de la rue Monsieur-Le-Prince. Ses parents l’avaient prénommé Shahnourh, mais la sage-femme leur conseilla de changer d’avis. « Trop compliqué à écrire, et imprononçable ! Appelez-le Charles, tout simplement. »
Son père, Mamigon Aznavourian, surnommé Misha, était, comme l’avait écrit Charles : « Un être merveilleux et fantasque, travailleur responsable mais piètre homme d’affaires, plus doué pour pousser la chansonnette que pour gérer une entreprise. Mais surtout, c’était un optimiste ; pour lui, les lendemains n’étaient faits que pour changer les choses, en mieux. Il nous a appris à (sur)vivre à toutes les difficultés que nous avons rencontrées, nous, les enfants d’émigrés apatrides. » Quant à sa mère, Knar Baghdassarian, issue d’une famille de commerçants arméniens de Turquie, il dira : « Quoique de formation littéraire, elle a trouvé de petits boulots de couturière, mais leur passion à tous deux, c’était les spectacles qu’avec leurs amis émigrés ils montaient pour égayer la diaspora. J’ai ainsi grandi entouré de beaucoup d’amour, et de peu de moyens. »
L’adolescence de Charles s’est donc passée au sein d’une famille unie, avec une passion commune pour la musique, la danse et le chant. Mais c’est sa sœur Aïda qui fut sa plus précieuse alliée. Ils avaient tous deux quitté l’école pour courir les salles de spectacles, les minables cachets, et jusqu’à sa mort, elle lui resta une fidèle amie, une confidente et une conseillère.
Nous avions un tourne-disque à la maison, un pick-up comme on disait à l’époque, que mon père avait acheté à Claude Corbin, le propriétaire du seul magasin de disques de Pointe-à-Pitre. Le soir, on écoutait de la musique orientale, et Charles Aznavour. Mon frère nous avait offert son dernier 33 tours sorti en décembre 1963. Sur les deux faces, des titres qui devaient passer à la postérité, sous la direction musicale de Paul Mauriat. Sur la face A, La Mamma, Si tu m’emportes, Je t’attends, et Sylvie. Sur la face B, Et pourtant, Les aventuriers, Tu veux, Le temps des caresses.
La Mamma avait été écrite par Robert Gall, le père de France. Une certaine presse rapportait que le texte était autobiographique. Aucun chanteur ne voulait cette chanson, sauf Charles Aznavour qui l’avait mise en musique. Deux ans plus tard, il l’offrit aux Compagnons de la chanson, mais entre-temps, le succès fut tel qu’il séduisit le grand Ray Charles en personne, qui la chanta sous le titre For Mamma.
Le disque tournait en boucle tous les soirs chez nous, dès que ma mère revenait du magasin. Elle y tenait la caisse tout en fumant une Lucky Strike après l’autre jusqu’à en jaunir l’index et le majeur de sa main gauche, laissant libre la droite pour ouvrir et fermer le tiroir-caisse avec une déconcertante dextérité.
Bon sang ne saurait mentir, et celui de l’Arménien qu’était Charles Aznavour lui avait insufflé, dès que sa stature d’artiste franchit les frontières de l’Hexagone, un sens aigu et rigoureux des affaires. Peu d’interprètes français surent, comme lui, mesurer la portée commerciale de leur talent. Avec une lucidité rare, il entreprit de chanter ses succès dans les principales langues d’Europe, anglais, espagnol, italien, et même allemand, langue qui, disait-on, lui causa bien des tourments tant sa sonorité gutturale malmenait son timbre. Il fallait une audace peu commune pour oser entonner Du lässt Dich geh’n, la version allemande de Tu t’laisses aller. Mais la persévérance d’Aznavour, inébranlable, triompha des obstacles.
Grâce à cette obstination tranquille, il finit par diriger un véritable empire : une société ramifiée en plusieurs filiales, employant une cinquantaine de collaborateurs, comptables, juristes, conseillers, tous dévoués à la gestion méthodique de son œuvre et de sa fortune.
Dès mon adolescence, l’obstination s’était, elle aussi, inscrite au cœur de mon caractère comme une seconde nature. Je n’avais certes pas la liberté d’action de Charles, mais je possédais une volonté motivante inflexible, en dépit du refus de mon père à devenir peintre. Il m’était impensable de travailler sous son autorité, et pour lui, inconcevable que son fils puisse songer à autre chose qu’à tenir l’un de ses magasins. Ce heurt d’intransigeances opposées devait, au fil des mois, prendre une ampleur aux conséquences dramatiques.
En attendant qu’un heureux signe providentiel se manifeste, je peignais en secret. Je me sentais étranger à ce monde désormais stérile, où pas un jour ne s’écoulait sans qu’une pensée pour mon avenir ne vienne raviver ma solitude. Livré à moi-même, je laissais mes journées s’étioler dans une passivité consentie, sans m’interroger davantage sur les plaisirs que m’accordait la vie. Une existence fragile, délicieusement vacillante, conduite avec inconscience. Mais les vies trop faciles ont ce poison subtil qu’à force de douceur, elles deviennent soporifiques.
Certains jours, j’avais l’impression de nager dans un impérissable bonheur, et d’autres, je me sentais étouffé par un état moral déficitaire. Tout en me contentant de la quiétude de cette vie d’indolence, je réalisais qu’elle ne répondait pas à mes ambitions bouillonnantes. Mon oisiveté d’alors obstruait mon réel désir de progresser, et comme pour prouver la véracité de mon raisonnement, je comprenais que ma vocation nécessitait des sacrifices auxquels je n’étais pas prêt à faire face.
Je continuais cependant à peindre, jusqu’au jour où mon père cessa de me le reprocher, sans doute convaincu que mon obstination était vouée à l’échec, et que le temps finirait par briser la route d’un rêve qui n’existait que dans le flou de mon esprit. Il se trompait, mais je le laissais croire le contraire, ne voulant éveiller en lui aucun soupçon. Depuis plusieurs mois, j’économisais chaque franc de mon argent de poche, avec pour seul objectif de quitter la Guadeloupe.
En certaines périodes, je peignais plus intensément que d’autres, toujours avec la même passion, et plus de conviction, avec l’espoir de voir un jour la chance m’ouvrir ses portes. Peu à peu, en transposant mes rêves en une réalité future, mes impressions négatives s’effacèrent pour laisser la place à d’autres perspectives.
Les tableaux s’entassaient dans ma chambre. Mes thèmes évoluaient au gré de mes états d’âme. Certains d’entre eux me communiquaient une force intérieure grandissante. J’exploitais cette énergie, elle transformait mes besoins en exigences. Lorsque je travaillais, le temps restait retenu au-dessus d’un monde irréel. Je ne retouchais jamais aucun de mes tableaux. Une fois signés, ils ne devaient plus être modifiés.
J’avais commencé à suivre des cours de dessin et de peinture par correspondance, avec un institut privé parisien. Mes parents l’ignoraient. Seule ma sœur Jocelyne était au courant. Elle m’aidait à payer mon enseignement tout en se désolant de voir notre père s’opposer obstinément à ma passion. Il lui arrivait de venir s’asseoir derrière moi et me regarder peindre en silence. Parfois, elle me répétait que je n’avais rien à apprendre des professeurs. Ses mots me faisaient chaud au cœur, mais je ne parvenais pas à totalement briser mes incertitudes. Elle ne me quittait jamais sans un encouragement, sans m’inciter à persévérer, à faire preuve de patience, convaincue comme moi que le jour arriverait où la chance m’aiderait à trouver le bon chemin.
Charles Aznavour était rentré en France après une tournée aux États-Unis. Le 30 mars 1963, quelques mois avant la sortie de La Mamma, il avait donné un concert au Carnegie Hall alors qu’une grève des transports frappait New York depuis cent treize jours. Rendu célèbre outre-Atlantique par son dernier rôle d’Edouard Saroyan que lui avait offert François Truffaut dans son film Tirez sur le pianiste, Charles se produisit dans la mythique salle new-yorkaise affichant complet devant un public conquis, chantant aussi bien en français qu’en anglais, passant avec aisance de You’ve let yourself go (Tu t’laisses aller) aux Mômes de mon quartier, pendant près de deux heures, sous les applaudissements ininterrompus.
D’un côté, il connaissait un succès croissant comme peu de chanteurs français en avaient le privilège, d’un autre il était moqué pour sa voix et son physique critiqué par des esprits malveillants. « Quels sont mes handicaps ? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité ? Ma voix, impossible de la changer. Les professeurs que j’ai consultés sont catégoriques : ils m’ont même déconseillé de chanter. Je commençais à me faire un petit nom mais plus en tant qu’auteur-compositeur. Ce fut une période merveilleuse même si les critiques étaient cruels. Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte. D’une petite dixième, je peux obtenir une étendue de près de trois octaves. Je peux avoir les possibilités d’un chanteur classique, malgré le brouillard qui voile mon timbre. De la ténacité, j’en ai eu, et elle a payé. »
La reconnaissance publique, venue à force de volonté et une insatiable fringale de créativité, semblait le doper contre les critiques dont il n’avait cure, au point d’entreprendre un nouveau challenge, celui d’actualiser ses plus grands succès. Il était à l’époque sous contrat avec son ami Eddie Barclay et il avait repris, au début de 1964, une quarantaine de titres sous la forme de trois albums dans lesquels son public écoutera Jezebel, J’en déduis que je t’aime, Au creux de mon épaule, Le palais de nos chimères, L’amour à fleur de cœur, C’est merveilleux l’amour, Sur ma vie, Vivre avec toi, Sa jeunesse, J’aime Paris au mois de mai.
Parallèlement, il poursuivait une carrière d’acteur dont il considérait l’importance sans doute égale à celle de chanteur, d’autant plus que son physique si vilipendé avait paradoxalement semblé lui devenir un atout. Depuis Tirez sur le pianiste, qui lui avait valu un succès non seulement en Europe mais outre-Atlantique, les titres se succédaient, qui devaient rester dans l’histoire du cinéma français : Le passage du Rhin, Un taxi pour Tobrouk, Les lions sont lâchés, Les quatre vérités, Le rat d’Amérique, Le diable et les dix commandements. On ne pourra pas en dire autant de tous les films de sa carrière d’acteur, nombreux ayant été des échecs, comme le fut Haute fidélité, en 1964, un film à sketches dans lequel il avait joué le rôle de Giulio aux côtés de Claire Bloom. Des revers non pas en raison de son interprétation, mais d’une incohérence dans les quatre scénarios et d’une réalisation médiocre dans l’ensemble.
En marge d’une vie calquée sur la nonchalance et la désinvolture, j’avais un ami, Guy Lacascade, plus âgé que moi de quinze ans. Il était propriétaire d’un bel hôtel de style colonial situé à Dolé, en pleine nature, sur la Basse-Terre. En dépit de notre différence d’âge, nous nous étions liés d’une franche amitié et d’une inexplicable complémentarité d’analyse que nous acceptions sans jamais avoir eu à l’analyser.
Un jour de février 1964, je remontais la rue Frébault lorsque Guy m’appela.
« Devine qui vient passer quelques jours en Guadeloupe ? » avait-il crié de son trottoir avant de me rejoindre.
À peine arrivé à ma hauteur, il prolongea sa question par une nouvelle qu’il avait sans doute hâte de m’apprendre : « Charles Aznavour ! Il va donner quatre concerts à Pointe-à-Pitre et il a réservé des chambres à mon hôtel ! »
J’étais sceptique. Guy avait une façon bien à lui de lancer les plaisanteries, avec un calme de pingouin, de sorte qu’on ne pouvait que le croire. Cette fois, devant sa mine qui en disait long sur son euphorie, je ne pouvais effectivement que le croire. Mais à mes yeux, de l’entendre m’annoncer avec un mélange d’exaltation dans la voix et de brillance dans les yeux que Charles Aznavour serait bientôt de passage ici tenait d’une imagerie surréaliste.
Je venais d’achever un tableau représentant deux mains aux doigts décharnés, crispées sur des barreaux. L’ensemble baignait dans une dominante de rouges allant du carmin au bordeaux en passant par l’amarante, l’ocre et le pourpre. Les mains, peintes en gros plan, se détachaient sur un fond écarlate que ma sœur avait jugé agressif.
J’avais titré ce dernier tableau Mourir à l’aube. Le résultat était terrifiant, angoissant. Après l’avoir terminé et signé, je l’avais glissé sous mon lit, redoutant le pire à la seule pensée que mes parents le découvrent. Il devait rester à cette place jusqu’à ce qu’un événement extraordinaire en décide autrement.
Vingt ans plus tard, mon ami Abdallah Naaman, alors attaché culturel à l’ambassade du Liban à Paris et écrivain reconnu, publia un ouvrage consacré aux grandes familles libanaises établies en France, Histoire des Orientaux de France du Ier au XXe siècle. Il y évoquait la dynastie Al Dahdâh à laquelle j’appartiens, et me décrivait comme un artiste écorché vif. Peut-être avait-il perçu en moi une personnalité profondément tourmentée, et pourvue d’une tension intérieure précoce que je tenais sans doute du premier visage du Christ peint dans mon adolescence. Cette marque devait me suivre longtemps, comme une empreinte indélébile, jusqu’au jour où, bien plus tard, je parvins à m’en libérer.
Au mois d’avril 1964, du 27 au 30 précisément, Charles donna quatre concerts à La Renaissance, la seule salle de cinéma de Pointe-à-Pitre. Le bâtiment, ancien, de style colonial, se dressait sur la place de la Victoire. J’assistai à chacun des concerts, accompagné de trois amis.
Chaque soir, les deux étages du cinéma étaient pleins à craquer. La salle vibrait d’une attente électrique. Charles revenait d’une tournée internationale qui l’avait de nouveau mené aux États-Unis avec une seconde représentation au Carnegie Hall le 4 avril, puis à Ottawa, à Québec, où il avait revu son vieil ami pianiste Pierre Roche. De là, il avait rejoint Los Angeles pour y donner, le 17 avril, son premier récital au Civic Auditorium, puis à San Francisco pour un soir.
Copyright © 2026 Le Lys Bleu Éditions tous droits réservés