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Le choix de Sarah – Natacha Karl Bezsonoff

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29/06/2026

Le choix de Sarah – Natacha Karl Bezsonoff

Roman

 

 

 

Le coup de téléphone

(Sophie)

 

18 h 45. La journée est bientôt finie. C’est l’heure où les blablas de la secrétaire achèvent de me saouler. Il est temps que ce lundi se termine. Je commence à fermer les documents ouverts sur mon ordinateur, à mettre un peu d’ordre dans mes dossiers étalés sur le bureau. Soudain, le téléphone sonne !

Je ne comprends pas tout de suite de quoi il s’agit. L’hôpital. Les urgences. Sarah. Tout s’embrouille dans ma tête. Je laisse tout en plan, l’ordinateur allumé. On m’a dit qu’il fallait que je vienne tout de suite. Sarah est à l’hôpital ! J’appelle Lucas, bafouille trois mots sur son répondeur et je me précipite dans cette nuit de décembre aux urgences. J’essaie de réfléchir à ce qu’on m’a dit. Coma éthylique… coma éthylique ? J’ai eu une hallucination auditive ou quoi ? Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Pas ma petite Sarah !

Ces mots traversent mon cerveau à toute vitesse. Quoi ? Comment est-ce possible ? Elle était au lycée, non ?

Non ! Eh bien non, elle n’était pas au lycée ! Je l’apprends en arrivant à l’hôpital. Il y avait grève aujourd’hui ; bien sûr, je n’en savais rien ! Elle et ses copains de classe ont décidé de faire une fête chez l’un d’eux et une fête sacrément arrosée, en plein après-midi ! Je n’y comprends plus rien. Les pompiers ont amené Sarah ici en fin d’après-midi. Il n’y a plus d’ordre dans mes pensées, ça tourne, le mensonge, la fête, l’alcool, et je me demande inlassablement : pourquoi ? Pourquoi ? J’attends qu’on me donne des nouvelles de Sarah, de ce coma éthylique. Qu’est-ce que ça veut dire ? On m’annonce ce chiffre terrifiant : 3,8 d’alcool dans son sang ! Pendant que j’arpente le couloir, je suis stupéfiée, blême, seule face à cette situation extrême. Lucas, mon mari, travaille, il n’a pas dû avoir mon message encore. Je n’appelle personne, même pas mes parents ; je suis complètement tétanisée. Je m’engloutis dans cette attente glacée.

Un médecin urgentiste vient m’expliquer la situation. Elle devrait être tirée d’affaire. Il faut attendre… encore… Elle n’est pas consciente et elle est toujours sous perfusion. Mais je suis autorisée à aller auprès d’elle. Ma pauvre petite Sarah. Ses cheveux sont tout collés, son visage est en nage. Toute petite dans sa camisole blanche d’hôpital. Sa perfusion au poignet. Elle a l’air de dormir, d’un sommeil étrange et agité. Qui es-tu, mon bébé, pour avoir fait ça ? Pourquoi ? Et comment tous ces jeunes, mineurs pour la plupart, ont pu se procurer toutes ces bouteilles d’alcool ? Mes pensées et mes sentiments se bousculent. Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Pourquoi ? Je t’écoute respirer, la nuit avance.

Tout à l’heure, Lucas est venu m’embrasser et embrasser Sarah, lui aussi était aux cent coups quand il a eu mon message affolé. Je décide de passer la nuit au chevet de Sarah ; il rentre à la maison pour s’occuper des chats. Surtout, je préfère rester seule avec Sarah, je ne supporte pas une autre respiration que la sienne à mes côtés. C’est une étrange veille qui commence.

Les heures passent, lentement. Sarah ne s’est toujours pas réveillée. Je ne somnole pas, je guette le moindre souffle, j’attends son réveil. Qu’il est long, le temps dans cette chambre d’hôpital ! Sur un mauvais fauteuil en réanimation. Enfin, sur le matin, dans un souffle ténu, j’entends ta voix, toute rauque, dans un souffle à peine audible :

       — Maman… je t’aime…

 

 


 

 

La fête surprise

(Clément)

 

Je l’ai remarquée depuis la troisième ; elle était plutôt discrète en classe. On se voyait seulement en cours d’allemand. Et puis, à la rentrée au lycée, la bonne surprise : on était dans la même classe ! Je me suis dit que j’avais enfin ma chance.

J’arrive à accrocher son regard pendant les cours ; je lui souris, d’un sourire en coin ; je suis timide dans mon genre. En plus, depuis la rentrée, elle a changé ; elle est toujours fourrée avec Ann Lily, elles font bloc toutes les deux et se marrent à tout bout de champ, même pendant les cours. J’ai du mal à reconnaître « ma » petite Sarah de l’année dernière. Elle est encore plus belle, elle m’impressionne et je me demande quand je vais réussir à rentrer vraiment en contact avec elle, vu qu’elle est toujours avec Ann Lily ; vivement la prochaine fête !

C’est difficile de savoir ce qu’elle a dans la tête ; elle s’est mise à fumer ; à toutes les récrés, elle et sa copine vont fumer sur le trottoir du lycée ; elles se la jouent terminales ! Je n’ai pas envie de me mettre à faire comme elles ; j’attends une autre occasion ; en attendant, je la regarde, je pense qu’elle l’a remarqué même si elle fait semblant de rien.

Mon pote Jean a eu une idée géniale ! Lundi prochain, il y a grève encore ; il suffit de faire comme si on avait cours, alors qu’en fait, on ira chez lui. Ses parents ont une super baraque avec jardin, et comme ils bossent, son père sera à Paris, on aura la maison pour nous. Quasiment toute la classe sera là, alors Sarah sera là aussi, forcément… Il y aura aussi des potes du rugby et leurs copines. Vivement lundi !

Justement, aujourd’hui, elle est trop belle avec son jean taille basse et un T-shirt blanc échancré ; elle danse avec ses ballerines, elle a l’air ailleurs… Je dirige mon regard là où elle fixe le sien avec insistance : c’est Sopran, un rugbyman, un pote de Jean, grand et beau gosse, faut bien le reconnaître ! Plutôt fin pour un rugbyman. Merde ! C’est son mec ? Ou alors elle le kiffe vue comme elle le mate… Je suis dégoûté tout d’un coup, moi qui rêve de cette occasion depuis la rentrée… La place est prise, on dirait ! Je me pose dans un coin, j’ai même presque envie de me barrer. Jean vient me voir :

       — Qu’est-ce tu fous planqué là, Clém ?

       — Bof… j’suis un peu dégoûté là.

       — Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Puis il ajoute : ah ! C’est à cause de Sarah ?

       — Ouais, elle me calcule pas. Y en a que pour Sopran. D’où il sort ? C’est un pote à toi ?

       — Oui, je ne te l’avais pas dit, mais je crois qu’ils sortent ensemble ; c’est tout récent, je crois.

       — T’aurais mieux fait de me le dire…

       — Allez, Clém, y en a d’autres, des meufs. Lâche-la, cette nana… Regarde Nina et sa copine Julie, elles sont cool !

Toujours très déçu, je décide de rester quand même ; après tout, il ne s’est rien passé entre Sarah et moi. La prochaine fois qu’une fille me plaira, je n’attendrai pas cent sept ans avant de la brancher ! L’après-midi avance, la musique donne à fond, ça coule les bières et pas que des bières, ça danse, ça branche. Je ne peux pas m’empêcher de la chercher des yeux, « ma » Sarah, la plus belle de la fête pour moi.

Un truc bizarre me frappe soudain, elle n’est plus scotchée à Sopran. Elle est complètement échevelée, elle s’agite au milieu du salon. Quelque chose s’est passé, j’en suis sûr. Est-ce qu’ils se sont embrouillés avec Sopran ? Pourquoi elle danse toute seule comme ça ? Pourquoi elle a cet air-là ? Je le cherche des yeux pour essayer de comprendre. Le voilà ! Il est assis sur un canapé, avec une nana que je ne connais pas ; et ils ont l’air de faire connaissance à leur façon ! Oui, c’est ça, ils sortent ensemble, carrément ! J’y crois pas ! Sous les yeux de Sarah ! Ils sont arrivés ensemble et déjà il l’a lâchée ? J’y crois pas ! Même si on peut dire que ça m’arrange à moi, je suis dégoûté de cette manière d’agir. Je te prends, je te laisse, j’en prends une autre… Je suis peut-être trop romantique comme dit Jean, mais Sopran, lui, c’est carrément un salaud !

La musique est vraiment forte maintenant et Sarah continue à se déchaîner, une bouteille de vodka à la main, à la bouche, à la main, à la bouche, et glou, et glou. Avant que j’aie eu le temps de réagir, elle a sifflé toute la vodka. Puis elle jette la bouteille vide qui roule sous le canapé où Sopran et la fille s’embrassent sans arrêt. Je vois tout ça au ralenti, comme si j’étais au milieu d’un film. Mon cœur bat à cent à l’heure. Je regarde Sarah et la vois qui s’écroule sur le tapis. On n’y voit pas grand-chose car Jean a baissé les volets pour éviter que le bruit dérange les voisins. Les autres sont plus ou moins clairs.

Je me précipite vers Sarah, elle est en train de convulser maintenant, elle est secouée de soubresauts ; les autres se sont aperçus que quelque chose n’allait pas, ils viennent autour de nous ; on essaie de la maintenir et puis je crie :

       — Faut appeler les pompiers, tout de suite !

Ils n’ont pas l’air de comprendre la gravité de la situation, mais moi, je sais. Un coma éthylique, je sais ce que c’est. Mon père est alcoolique.

 

 


La phrase qui tue

(Lucas)

 

En ce moment, qu’est-ce qu’elle est pénible, Sarah ! Butée, elle ne dit pas un mot et quand elle ouvre la bouche à table, c’est pour dire systématiquement le contraire de tout ce que je dis. Sophie essaie de temporiser entre elle et moi ; quand on est tous les deux, elle me conseille de laisser couler, mais je n’y arrive pas toujours. J’ai l’impression d’être face à une de mes élèves, à l’âge boutonneux comme je dis. C’est pas méchant, ils se cherchent à cet âge-là. Mais quand je suis face à Sarah à la maison, je me sens démuni ; notre ancien mode de communication, ça ne marche plus ! Je m’en sors mieux avec mes élèves, c’est fou !

Qu’est-ce qu’on était complices quand elle était petite ; nos rires quand je jouais aux poupées avec elle, elle faisait la maîtresse et moi, je répondais avec une voix différente pour chaque poupée !

Et quand on faisait la cuisine ensemble le dimanche soir… Nos rires partagés ! Mais c’est fini tout ça.

Elle a grandi, s’enferme dans sa chambre. On n’entend sa voix qu’à travers la cloison quand elle parle à ses copines au téléphone. À nous, à moi surtout, elle ne dit plus grand-chose, excepté pour s’opposer et me traiter comme un pauvre con. Elle ne le dit pas, mais elle le pense si fort !

Hier, après une énième dispute plus forte que les autres, elle m’a jeté au visage :

       — T’es pas mon père !

 


 

 

Les amours d’Ann Lily

(Sarah)

 

Je mâchonne mon crayon. Y a ce devoir d’anglais à rendre pour demain… qu’est-ce que ça me saoule l’anglais ! Je préfère l’allemand, moi !

Quand on est allés en voyage linguistique avec l’école l’année dernière, c’était cool, mais je n’ai rien appris ; ça m’a décoincée, mais pas pour l’anglais ! On s’est retrouvées dans la même famille avec Ann Lily. On était en froid depuis un moment ; on avait été meilleures amies pendant longtemps, jusqu’à ce qu’elle me fasse des vacheries, et qu’elle me jette sans que je comprenne pourquoi. Ça m’avait fait mal, mais je continuais à l’observer, à m’intéresser à elle, mine de rien.

Alors, là, le hasard nous a rapprochées pendant ce voyage et on s’est retrouvées. Je l’ai suivie dans ses délires… On a pris l’habitude de filer en douce le soir pour aller au pub ; et comme elle est grande pour son âge et pratiquement bilingue, car sa mère est anglaise, on a pu se faufiler partout. Elle s’est fait une bande de copains plus âgés que nous et hop, le tour était joué ! Fabuleuse, elle est fabuleuse, sexy avec ses yeux bleus innocents, ses cheveux bouclés, un air de petit ange, grande et mince… Je ne suis pas la seule à la trouver sexy… Mark aussi ! Un grand rouquin irlandais qu’on a rencontré au pub le premier soir.

Un soir, elle me dit :

       — Sarah, tu peux rentrer toute seule chez les Smith ? Moi, je reste… avec Mark !

Puis elle me tire la langue d’un air coquin…

Je rentre chez les Smith discrètement, par le jardin ; je me couche et je finis par m’endormir. Au milieu de la nuit, je l’entends qui se glisse par la fenêtre dans notre chambre. J’ouvre les yeux.

       — Ann Lily ? Tu es rentrée ?

Elle a l’air un peu… bizarre…

       — Oui, j’suis là… et puis elle ajoute, on l’a fait avec Mark !

Je fais un bond dans mon lit :

       — Quoi ? Avec Mark ?

       — Ouais, c’était génial… (Elle plane.) Dommage qu’on parte après-demain !

Et puis elle me raconte. Mon cœur bat en même temps que le sien. J’ai envie de connaître ça moi aussi. Les bisous dans le cou, ça va bien maintenant… Mais quand même… pas comme Ann Lily, pas avec un mec que je connais à peine… Je soupire et rêve à tout ça en me rendormant.

Putain ! Il n’avance pas ce devoir d’anglais ! Si je repense à l’Angleterre… Ann Lily a galéré après ça… elle n’a plus été la même. Elle est restée un peu en contact avec Mark par Skype ; elle pensait à lui sans l’avouer ; mais il l’a larguée peu de temps après son retour en France, gentiment, mais clairement, juste au moment où elle s’est aperçue qu’elle n’avait plus ses règles…

Grosse galère ! Elle vomissait, elle était blême. Bref ! Ses parents qui sont toubibs tous les deux ont tout de suite compris la situation, la décision a été vite prise d’après ce que j’ai compris, et ils l’ont accompagnée faire une IVG. Elle a manqué les cours toute une semaine, c’était à la fin de la troisième. Elle a changé. Déjà, qu’elle était facilement délirante, là, elle est devenue carrément déchaînée. Elle faisait comme si rien ne s’était passé, comme si elle avait vécu cet avortement en toute « simplicité ». Mais moi, qui la connaissais bien, je savais qu’elle avait mal, qu’elle se l’était pris en plein cœur. Alors, elle en faisait des tonnes dans la déconne, elle se la jouait fille libérée, presque femme ; alors qu’au fond, elle était une petite ado blessée. Peur de rien, Ann Lily ? Elle avait vécu le plus dur pour une ado amoureuse. Mais je faisais comme elle voulait : on n’en parlait pas.

Entrée au lycée. On n’en a plus rien à foutre des profs, des cours, des notes. Ann Lily enchaîne les mecs depuis son retour de l’Angleterre. Quant à moi, je cherche un mec avec qui passer à l’action. Il y aurait bien Clément. Il est beau, il a l’air tendre. Mais justement, il est peut-être trop tendre, non ? Trop romantique ? On va encore se tenir la main pendant des heures… Et Ann Lily va me charrier parce que je ne l’ai toujours pas fait…

Sur mon devoir d’anglais qui est au point mort, j’écris ce prénom : Clément… Clément, oui… Il me fait rêver même si Ann Lily se moque de moi parce qu’il ne se passe rien entre nous depuis la rentrée.

Clément… Et alors ? Je ne suis pas obligée de tout lui dire à Ann Lily…

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