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23/06/2026

Toutes les joies sont tristes – Nadia Côme

Roman

 

 

 

Mon Amour,

Tu es celui qui lit en moi comme dans un livre ouvert, celui qui anticipe mes réactions, qui ressent mes joies et mes peines… celui à qui j’ai toujours tout dit. Et pourtant, ça va te paraître étrange, j’ai absolument besoin de te raconter notre histoire.

 

 

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?

Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant ?

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre ?

Que serais-je sans toi que ce balbutiement ?

Aragon

 

 

 

Ouf… Enfin le week-end ! Entre obligations familiales et professionnelles, la semaine a encore été chargée, comme d’habitude !

Ce samedi soir, ce sera cinéma en amoureux… Moi, lovée sur ton épaule : la plus tendre façon de regarder un film ! On n’a pas encore choisi, on se laissera porter par notre envie au moment de partir. Nos goûts cinématographiques sont les mêmes, il n’y aura donc pas débat ! Et, après tout, pourquoi tout planifier à l’avance ? Être ensemble… voilà tout ce qui compte !

Bien que nous soyons déjà en mai, c’est le premier jour de beau depuis bien longtemps. Toutes les conditions sont réunies pour une sortie VTT avec tes fidèles acolytes : Philippe, ton frère, et Lulu, ton ami d’enfance. En tant qu’aîné, Philippe a eu le privilège de te suivre depuis le premier jour, et Lulu a quasiment appris à marcher à tes côtés. C’est dire si le trio a déjà bien roulé sa bosse et se connaît par cœur ! D’ailleurs, je ne sais pas si vous ne riez pas plus que vous ne pédalez sur vos vélos ! Un jour, j’aimerais bien vous suivre, juste pour voir…

Philippe vient manger avec nous ce midi. Vous partirez ensuite, tous les trois, pour une balade en forêt. C’est ta bouffée d’oxygène, ton sas de décompression. Une bonne façon de lancer le week-end, d’évacuer toutes les tensions de la semaine.

Hier soir, tu as organisé une soirée avec tes collègues. Coucher tardif, réveil matinal. Mais il en faut plus pour abattre un grand costaud comme toi, pas vrai ? Je vais faire quelques courses pour préparer le repas. À midi, ce sera lasagnes : des féculents pour l’effort, de la viande rouge pour les muscles… C’est que je le soigne, mon sportif ! Tu rentres du boulot à midi, fatigué, et néanmoins enjoué, tu l’es toujours quand tu reviens à la maison. Tu sais que tu regagnes ton havre de paix ; alors, tu as toujours la banane, et tu siffles en arrivant : mon oiseau de bonheur est de retour !

Tu me taquines en rentrant : ta routine, ton sport favori, juste après le foot et le VTT, ta façon à toi de dire « je t’aime ». Et Dieu sait que tu me taquines… alors qu’est-ce que tu dois m’aimer !

Notre foyer correspond en tout point à notre idéal, il est une source de bien-être inépuisable. Et « les enfants », comme nous continuons à les appeler, malgré leurs 20 ans passés, sont le magnifique prolongement de l’amour qui nous lie.

Bastien, le « petit », est encore au travail : il devrait rentrer vers 15 heures. Clément, l’aîné, a maintenant sa petite vie à Paris, avec ses amis et ses collègues. Même s’il saute régulièrement dans le train pour revenir aux sources, il n’est pas prévu qu’il rentre ce week-end.

Eh oui, nos enfants grandissent ! Ils ont encore un pied ici, et la tête ailleurs. Ils sont heureux, c’est tout ce qui nous importe, et ils ne ratent jamais une occasion de se joindre à nous : ça fait très plaisir… Nous ne sommes jamais aussi bien que lorsque nous nous retrouvons tous.

Nous formons un formidable quatuor : c’est l’accord parfait, jamais de fausse note. Nous avons coutume de dire : « Quand on est les quatre, le monde peut bien s’écrouler, peu nous importe ! » Une symphonie du bonheur à huit mains ! Ce n’est donc pas un hasard si un piano trône dans notre salon. Bastien en est le virtuose, je ne me défends pas trop mal, quant à Clément et toi… que dire ? Par courtoisie et honnêteté : rien ! Je m’abstiendrai… Il faut avouer que vous êtes plus balle au pied que clavier !

Nous sommes fiers de nos enfants, ils sont à l’équilibre : indépendants et reconnaissants. Il y a toujours une place pour nous dans leurs emplois du temps. On a des projets plein la tête : certains avec eux, d’autres sans.

Toi et moi, nous sommes fusionnels, inséparables. Nous faisons tout ensemble. Pourquoi ? C’est juste nécessaire et essentiel. Nous ne sommes épanouis que lorsque nous sommes tous les deux. C’est ainsi depuis la fin de l’adolescence. Ça ne s’explique pas, ça se vit… Tu me répètes toujours : « Quand on est tous les deux, il ne peut rien nous arriver. » Et je te réponds – invariablement : « Je n’aurai pas assez d’une vie pour t’aimer, tellement je t’aime ! » Quand tu es quelque part, j’y suis ! Des âmes sœurs !

 


 

Pédale à perdre haleine,

Avant que nous ne pédalions dans la semoule…

Moi

 

Le VTT, c’est ta passion : ton petit moment avec tes amis… C’est une des seules choses qui ne nous réunit pas, mes capacités physiques ne me permettent pas de vous suivre.

Avant votre départ, nous mangeons avec Philippe, dans une bonne humeur non feinte. On parle de tout, de rien, des derniers rebondissements familiaux – et ils sont nombreux – de l’été qui se profile, des projets de chacun. Dans un mois, on est en vacances ! Quinze jours tous les deux en tête-à-tête, loin des tracas du quotidien. On aime ces moments où l’on peut se recentrer sur nous quand, tout le reste du temps, on donne tellement aux autres.

Le repas terminé, vous vous activez pour vous préparer. Je range tranquillement la cuisine. Les tenues moulantes de cyclistes sont de sortie. Tu es toujours classe, mon homme, en costume, en jean, en short, et même en cuissard… Un rien t’habille ! Enfin, quand je dis un rien… un rien XXL, quand même – pour toi, mon géant hors normes.

Les chaînes sont graissées, les pneus gonflés à bloc… comme vous ; le départ est imminent. Tu charges ton vélo dans la voiture et tu démarres en faisant mine de partir sans te retourner, alors que tu sais très bien que cela est interdit par le règlement des inséparables ! Je stoppe la voiture en me plaçant derrière : « Tu ne crois quand même pas que tu vas partir sans un regard ! » Tu triomphes, tu as réussi ton coup… Au fond, tu n’attendais que ça ! Tu adores sentir combien tu comptes pour moi. Ton sourire est radieux, magnifique ; tes yeux bleus, espiègles… comme toujours. Nous nous embrassons comme si on se quittait pour six mois ; on a toujours du mal à se dire au revoir. Parfois, j’ai l’impression qu’on a toujours 15 ans… Heureusement que je t’ai retenu quelques secondes, parce que la séparation va durer bien plus de six mois… Si j’avais su, je t’aurais embrassé encore plus fort !

Un signe de la main et tu pars…

 


 

Quand on cherche avec le cœur…

On finit toujours par trouver.

Ton âme sœur

 

En attendant le cinéma de ce soir, je vaque à mes occupations du samedi, de femme de toi… euh pardon… de femme d’intérieur. Trop chouette, le ménage ! Bon, le temps passera plus vite ainsi, en attendant ton retour.

Bastien rentre du boulot. Il est crevé. Il travaille dur et, parfois, je m’inquiète de ce rythme effréné. Pour toi, « il faut travailler quand on est jeune ! » Je crois que le message est bien passé – lui qui travaille pour deux, voire pour trois. Il me fait une bise, et monte faire une sieste.

Tout est calme dans la maison quand, soudain, la porte de Bastien s’ouvre.

       — Maman, Philippe a appelé, papa ne s’est pas senti bien… Il a fait un malaise… Les pompiers sont sur place. Qu’est-ce qu’on fait ? On y va ?

       — Bien sûr qu’on y va ! Ils sont où ?

       — Dans les bois…

       — Tu n’as pas d’infos plus précises ? Autant chercher une aiguille dans une botte de paille !

       — Non… je sais juste que c’est dans « les hauts » !

Nous partons à toute vitesse avec le peu d’indications dont nous disposons. Pour se protéger l’un l’autre, on ne se dit rien, on fait comme si… mais, au fond de nous, on sait que c’est grave… Je ne peux toujours pas te dire pourquoi, Mon Amour, mais on sait ! Sur le chemin, on appelle Clément, juste pour lui dire que tu as fait un malaise, qu’on n’en sait pas plus, qu’on le tient au courant dès que possible. Dans sa voix, on sent tout de suite que, lui aussi, a ce même terrible pressentiment. Promis, on se rappelle !

Nous nous enfonçons dans les bois, tête baissée – notre citadine transformée en 4×4. Aucune ornière ne lui résiste, le bas de caisse souffre, d’étranges bruits retentissent dans tout l’habitacle. Cependant, imperturbables, nous avançons, le souffle court et le cœur battant. Bastien, mon précieux copilote, improvise à l’instinct, directif à chaque intersection – à croire qu’il est guidé vers toi par une force invisible : « À droite ! Tout droit ! Là, à gauche ! » Et puis, tout à coup, face à nous, au-dessus d’une côte, le vertige des gyrophares qui tournoient. Nous t’avons enfin trouvé ! Ne me demande pas comment, c’est encore un mystère pour nous !

On bondit hors de la voiture. Sur place, pompiers, gendarmes, hélicoptère… Lulu, en larmes, nous supplie de ne pas approcher ; moi, je n’ai qu’une seule idée en tête : te voir, te parler, te prendre dans mes bras pour te dire que tout va bien se passer. Te rappeler que « quand on est tous les deux, il ne peut rien nous arriver ! »

Le sentier est en montée, Bastien et moi courons, les cailloux roulent sous nos pieds, le déséquilibre nous guette : peu nous importe, nous fonçons jusqu’à ce qu’une blouse blanche nous stoppe en plein élan. À bout de souffle, exsangue, je crie :

       — Je veux le voir, je veux lui parler. Je veux qu’il entende ma voix !

       — C’est trop tard, Madame… il est déjà parti…

       — C’est trop tard, Madame… il est déjà parti…

       — C’est trop tard, Madame… il est déjà parti…

Tel un écho, cette phrase résonne dans ma tête et se répète à l’infini. Je ne la comprends pas ou, plutôt, j’ai trop peur de la comprendre.

Bastien et moi tombons dans les bras l’un de l’autre, et nous mettons à hurler. Hurler pour que tu nous entendes, pour que tu reviennes, pour que tout cela ne soit pas vrai, pour ne pas mourir de chagrin, ici et maintenant ! J’ai le sentiment que mon corps me quitte. Je meurs de soif. Je suis en chute libre dans un précipice sans fond. Mes oreilles bourdonnent. Un silence assourdissant enveloppe la clairière. La nature se tait. Tout semble suspendu ; le monde est à l’arrêt…

Comme d’habitude, tu es parti faire du vélo. Comme d’habitude, tu es parti en chahutant. Comme d’habitude, je t’ai embrassé. Comme d’habitude, je t’ai attendu – parce que tu es ma raison d’être et d’exister. Mais aujourd’hui, tout a changé : tu ne rentreras pas… pas comme d’habitude !

 

La médecin s’approche de moi, le visage grave ; visiblement, ce qu’elle a à me dire lui coûte. Elle parle lentement, chuchote presque, s’arrête entre chaque mot, sans doute pour absorber un peu le choc et me laisser le temps de l’encaisser…

       — Voilà ce qui s’est passé, il a fait ce qu’on appelle un infarctus massif. Il n’y a rien à faire. Même s’il s’était trouvé à l’hôpital au moment où cela s’est produit, personne n’aurait rien pu faire : c’est malheureusement fatal… Cela représente un cas sur 20, et reste encore assez inexpliqué à ce jour.

Pourquoi, Mon Amour, être ce cas sur 20 ? Pourquoi faire dans l’inexplicable ?

Puis, un flash : Clément ! Mon Dieu, Clément ! Je rassemble le peu de force qu’il me reste, instinct maternel oblige. Comment est-il possible de devoir appeler son fils pour lui annoncer que son père n’est plus ?

       — Clément, c’est maman, écoute-moi… Je suis désolée, Clément… Papa est mort… Je prononce ces mots tel un automate qui lit un script vide de sens. Je n’arrive pas à croire ce que je dis – c’est tellement absurde, tellement inconcevable. À l’autre bout du fil, SILENCE… Clément raccroche.

Je le connais, notre Clément… Trop de douleur ! Il n’a pas pu faire autrement. Pourtant, soudain, j’ai peur… terriblement peur qu’il fasse une bêtise. Je garderai de ce coup de fil un souvenir traumatique qui me hantera de longues semaines. Mon Amour, j’aurais tellement voulu le serrer fort dans mes bras au lieu d’être là, paumée, pendue à mon téléphone, et, lui, seul à Paris.

Cinq interminables minutes plus tard, il me rappelle :

       — Je fais ma valise et je prends le premier train. Je te fais un message pour te confirmer mon heure d’arrivée.

Pourquoi toi, pourquoi nous ? Pourquoi maintenant… Pourquoi pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi… – ce n’est que le début… je suis partie pour des mois de « Pourquoi ? »

Philippe et Lulu pleurent. Ils s’en veulent de n’avoir rien pu faire alors qu’ils étaient avec toi. Comment auraient-ils pu faire quelque chose, les pauvres, puisqu’il n’y avait rien à faire. Ils vont devoir surmonter le choc de t’avoir vu tout à coup à terre, emporté par une mort brutale et violente, contre laquelle ils n’ont pas pu se battre. Trois minutes avant, alors qu’ils t’attendaient, tu les rejoignais en leur lançant « Alors, on m’attend, les cons ? » : ta façon à toi de témoigner ton affection à ceux que tu aimes. Maintenant, c’est nous qui sommes là, comme des cons, dans ce chemin.

       — Je veux le voir ! Je VEUX le voir… je vous en supplie… LAISSEZ-MOI LE VOIR !

       — Oui, Madame, vous pourrez le voir. Le massage cardiaque a laissé quelques traces, les équipes médicales le préparent… Encore quelques minutes, et ce sera possible !

Nous attendons tous – hagards – des minutes… ou des heures… je ne sais plus… Bastien et moi en mode siamois, collés l’un à l’autre, pour ne pas tomber ! Le temps n’existe plus. Jour, nuit ? Soleil, pluie ? Bruit, silence ? Je ne sais pas. Je suis sourde, aveugle, muette, absente, désespérée. Malgré tout, je reste « Maman » dans l’épreuve. Je voudrais tellement épargner Bastien, mon trésor ; le protéger pour qu’il n’ait pas à subir tout cela. Je suis un bien piètre bouclier, face à la force de cette épouvantable déflagration… !

Enfin, le feu vert ! Bastien et moi accourons, stoppés net, tétanisés par la vision de ce linceul blanc au sol, de ton corps qu’on devine au travers. Scène digne d’un si mauvais polar que, pendant longtemps, Bastien reverra en boucle cette image de toi, gisant.

Il était une fois un merveilleux conte qui tourne au cauchemar de fée. Un de ces jours, où tout bascule à jamais. Où la vie s’en va. Où l’enfer s’en vient. Où se relever devient le défi de tous les instants ! Je me précipite sur toi, et je te serre contre moi. Je vois toute notre vie défiler. Je te serre encore et encore, comme si la chaleur de mon corps pouvait réchauffer le tien et lui redonner vie.

       — Mon Amour, ce n’est pas possible ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Je t’en supplie, dis-le-moi !

Mais tu ne dis rien… Tu restes désespérément silencieux.

Malgré le nombre de personnes sur place, dans un périmètre si réduit sur cet étroit chemin, c’est un silence de plomb qui nous écrase tous – médecins, pompiers, gendarmes, Lulu, Philippe, Bastien et moi.

Silence… brusquement interrompu par une sonnerie de téléphone : c’est le tien ! Et si c’était toi qui appelais ? Tout semble si surréaliste ! Tu te rappelles, Fanou et Lolo sont de passage pour le week-end, on devait trouver un créneau pour se voir. Je décroche.

       — Allo…

       — Ah ben, c’est toi qui décroches ? Juste un petit coup de fil pour te dire qu’on est bien arrivés et qu’on sera à l’heure pour l’apéro demain si vous êtes dispo !

Fanou est enjoué.

       — Fanou… Je suis dans une forêt… il est parti faire du vélo… Mon Amour est décédé… Je suis près de lui.

       — QUOI ? … Je te laisse on se rappelle.

Le silence retombe de plus belle.

Téo nous rejoint. Téo, c’est le double de Bastien, même âge, même folie ! Un petit clown, le sourire accroché aux lèvres, l’ami de toujours et le fils de Lulu. Il a mal. Il est tellement désolé de voir son père et son super pote effondrés. Je sais aussi qu’il t’aime beaucoup. Il a la tête des mauvais jours, notre Téo. Il est mutique, mais il est là, c’est tout ce qui compte.

Nous restons des heures dans cette forêt où tout semble s’être figé. Il nous faut attendre encore et encore. Attendre que les gendarmes présents confirment ton décès. Attendre qu’eux-mêmes en obtiennent l’autorisation. De qui ? De quoi ? Je n’en sais rien, et peu m’importe. Je la leur donne, moi, s’il le faut, cette foutue permission !

Philippe, Lulu, Bastien et moi sommes présents physiquement, mais absents à nous-mêmes. Plongés dans un brouillard cotonneux, perdus, nous ne savons plus où nous en sommes. Nous nous enlaçons. Nos jambes ne nous portent plus… Nous tombons à terre. Nous nous relevons tels des pantins désarticulés dans un ballet funeste sans fin, à l’image des semaines, des mois, qui nous attendent… sans toi, Mon Amour. Tchaïkovski nous joue La claque du Cygne.

 

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